1959, la course à l'espace : Luna-1, le loupé soviétique transformé en succès

Eric Bottlaender
Spécialiste espace
21 juin 2020 à 18h00
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Lune
C'est qu'en plus, l'objectif n'était pas petit... © Wikipedia Commons

La deuxième manche de la « Course à l'espace » entre Américains et Soviétiques concernait déjà la Lune... À une période où il était encore difficile d'atteindre l'orbite terrestre.

Une époque d'oppositions, de fake news et de petits coups de génie.

Après Spoutnik, l'électrochoc

La mise en orbite du tout premier satellite artificiel, Spoutnik, en octobre 1957, a coupé l'herbe sous le pied des américains qui ne réussiront le même exploit que quatre mois plus tard avec Explorer-1. L'Union Soviétique en a profité pour envoyer la chienne Laïka et poursuit ses remarquables travaux avec des satellites de plus en plus lourds et ambitieux. Les deux nations planchent déjà sur l'avenir : quel sera le premier bloc à envoyer un humain dans l'espace ?

Mais pour les américains, qui se mobilisent sur la question, les moyens immédiats ne sont pas encore à leur disposition. Au printemps 1958, une autre idée leur permettrait de redorer un peu leur blason à court terme : viser la Lune. C'est le début du programme Pioneer... Sauf que même s'il est chapeauté par l'US Air Force à ses débuts, l'information arrive bien vite dans les bureaux soviétiques.

Pioneer 1
La sonde Pioneer-1 sur son pas de tir. © NASA

Cap sur la Lune !

S'il existait jusque là des propositions pour atteindre la Lune en URSS, ils n'avaient pas l'aval des autorités. Qui bien sûr décident quel la Lune est une priorité dès qu'ils ont vent des ambitions américaines. Il reste malgré tout un problème de taille : le lanceur soviétique Spoutnik issu du missile R-7 n'a pas les capacités pour atteindre la Lune. Il faut donc lui rajouter un étage de fusée, ce qui est plus facile à dire qu'à faire car ce dernier doit s'allumer dans le vide. L'étage sera appelé « Bloc E » et la sonde « E1 » (c'est pas sexy, c'est comptable).

La première tentative sera malgré tout américaine, car l'adaptation de la fusée n'est pas encore prête à Baïkonour. Mais il s'agit dans le camp adverse aussi d'une nouvelle technologie de fusée, et le tir échoue : les dés sont relancés ! Les équipes soviétiques, qui ont malgré leurs soucis une fusée plus puissante, continuent de travailler aux détails techniques avec une tactique de vieux renards : leur trajectoire vers la Lune est plus courte que celle des américains. En cas de lancement, ils n'auront qu'à faire décoller leur propre sonde dans les 24 heures, et elle sera capable d'arriver sur la Lune juste avant leurs adversaires...

Luna 1 Lunik 1
La sonde E1 © URSS


Match aller, match retour

La théorie se heurte toutefois à la réalité, et le 11 octobre 1958, malgré un décollage juste après Pioneer-1, la fusée soviétique a un problème de vibration et ne réussit pas à atteindre l'orbite. Par chance pour eux, Pioneer-1 restera autour de la Terre avec ses propres problèmes... La troisième manche se soldera peu ou prou sur le même bilan : les deux blocs ont réussi à envoyer des satellites en orbite, mais contrôler des lanceurs aux masses plus importantes sur des trajectoires orbitales fines, avec des allumages moteur dans le vide se révèle bien plus difficile que prévu. Aussi incroyable que cela puisse paraître, l'année 1958 se solde par un échec des deux côtés... Mais tout juste.

Le 2 janvier 1959, la sonde soviétique E1 numéro 4 décolle de Baïkonour. Cette fois, elle traverse le ciel exactement comme prévu, le problème de vibrations est réglé !

Catastrophe... Ou pas

Malgré tout, un incident émaille le vol au dernier moment : la commande envoyée par radio depuis le sol pour éteindre le moteur de l'étage Bloc E est émise en retard. Patatras, la sonde trop rapide va rater la Lune ! Tout est raté... Ou pas du tout ? Après tout, qui savait que E1 n°4 était un impacteur destiné à s'écraser sur la Lune ? Ne pourrait-on pas plutôt dire et écrire qu'elle est la première à survoler la Lune, et surtout à quitter l'influence gravitationnelle de la Terre pour entrer dans l'espace interplanétaire ? Tout dépend comment on raconte l'histoire, après tout, elle n'est pas passée si loin de la Lune...

Luna-1 (appelée Lunik-1 en occident) devient donc l'une des « grandes premières » soviétiques construite à partir d'un semi-échec. Mais qu'importe, quand le concurrent n'y arrive pas du tout.

Luna 1 bloc E
Maquette taille réelle de la sonde sur son étage de fusée.


Pionniers, encore une fois !

E1 (ou Luna-1) est une sonde toute simple. Pour un néophyte, cette forme de sphère avec ses antennes rappelle d'ailleurs fortement le design de Spoutnik. Elle pèse pourtant plus de 360 kg et embarque six instruments scientifiques, dont un magnétomètre, un détecteur de micrométéorites, un compteur Geiger et un détecteur à scintillation, de quoi observer des particules ionisées et un détecteur Tcherenkov. En bonus l'étage supérieur est équipé d'un éjecteur qui va relâcher environ 1kg de gaz de sodium derrière la sonde, ce qui permet d'en faire une « comète artificielle » et de suivre facilement sa position. Luna 1 n'a ni propulsion ni panneau solaire : à cette époque, les Etats-Unis sont les seuls à utiliser cette technologie qui balbutie.

L'impacteur qui n'impactera jamais la Lune devient le premier véhicule à quitter le système Terre-Lune le 5 janvier 1959 (suivi de près par son étage de fusée Bloc E).
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