La Direction générale de l’armement a livré quinze détecteurs de brouillage GPS à des bases de l’Armée de l’air et de l’espace. Conçu en interne, le KJLab repère aussi les tentatives de leurrage sur quatre constellations satellites.

Les Alpha Jet de la Patrouille de France, vitrine de l’Armée de l’air et de l’espace, dont plusieurs bases reçoivent peut-être les redoutables détecteurs KJLab de la DGA. © Dmitri T / Shutterstock
Les Alpha Jet de la Patrouille de France, vitrine de l’Armée de l’air et de l’espace, dont plusieurs bases reçoivent peut-être les redoutables détecteurs KJLab de la DGA. © Dmitri T / Shutterstock

Le brouillage GPS, longtemps cantonné aux scénarios d'espionnage, fait désormais partie du quotidien des armées. La Direction générale de l'armement (DGA) s'organise pour le contrer, comme en témoigne la livraison à l'Armée de l'air et de l'espace d'une petite série de détecteurs conçus en interne. Quinze exemplaires du KJLab montent désormais la garde sur des bases aériennes, l'oreille tendue vers les satellites américains, européens, chinois et russes. Leur conception en quatre mois et leur fabrication dans un fablab interne tranchent, on peut dire, avec les longs programmes d’armement habituels.

La DGA se dote d'un détecteur fait maison contre le brouillage GPS

Le KJLab a pour mission de traquer deux menaces distinctes. On sait que les signaux des satellites de navigation, émis depuis environ 20 000 kilomètres d'altitude, arrivent au sol très affaiblis. Le brouillage en profite, puisqu'il les couvre d'un bruit radio bien plus puissant, si bien que le récepteur n'entend plus rien et perd sa position. Le leurrage, plus sournois, imite ces signaux pour transmettre de fausses coordonnées. Ici, l'appareil continue de fonctionner normalement, mais se croit tout simplement ailleurs. Dans les deux cas, un avion ou un drone peut perdre le nord, au sens le plus littéral du terme.

L'une de ses forces, c'est l'étendue de son écoute. Pour détecter le brouillage, le KJLab peut en même temps surveiller les quatre grandes constellations GNSS, l'acronyme qui désigne les systèmes de positionnement par satellite. Cela comprend le GPS américain, l'européen Galileo (qui va bientôt se renforcer de satellite de nouvelle génération), le chinois BeiDou et le russe GLONASS. Chacune de ces constellations émet sur plusieurs fréquences, comme une station de radio qui diffuserait sur plusieurs canaux. Sur la tablette durcie qui lui sert d'écran, une grille passe ces canaux en revue un à un, de L1 et L5 pour le GPS à G1 et G2 pour GLONASS, pour montrer d'un coup d'œil lequel est perturbé.

Le KJLab ne faut pas que constater les dégâts en direct. Il enregistre ses mesures sans limite de durée, ce qui permet de rejouer un incident après coup, pour en décortiquer le déroulé. L'opérateur humain garde aussi sous les yeux l'historique des 30 dernières minutes. Et côté réception, l'appareil se fie aux signaux GNSS civils, ceux ouverts à tous et que nos téléphones exploitent en partie.

Sur la tablette durcie du KJLab, chaque case correspond à une fréquence satellite surveillée pour détecter le brouillage GPS. © DGA / Clubic
Sur la tablette durcie du KJLab, chaque case correspond à une fréquence satellite surveillée pour détecter le brouillage GPS. © DGA / Clubic

Un détecteur appelé à évoluer avec les retours du terrain

Non, cet objet n'est pas issu d'un appel d'offres interminable, mais d'un projet d'innovation participative, une démarche qui permet aux personnels du ministère de porter eux-mêmes une idée jusqu'à sa réalisation. Le besoin, lui, a été validé par une équipe de militaires et la DGA. La livraison porte la signature du CeRGEN, le centre de la DGA chargé de fédérer les compétences en guerre électronique, l'art d’écouter, de perturber ou de protéger les ondes, et en guerre de la navigation (NAVWAR), qui vise précisément les signaux de positionnement.

Le KJLab, et c'est une petite performance, a été conçu en à peine quatre mois. Il a mobilisé plusieurs départements de DGA Maîtrise de l'information, le site breton de la DGA spécialisé dans la cyberdéfense et la guerre électronique, avec l'appui du correspondant innovation du centre, chargé d’accompagner ce type de projets.

Avant d'être livrés, les appareils ont été fiabilisés, autrement dit testés et consolidés pour tenir la route sur le terrain, puis fabriqués dans le tout nouveau fablab du site, un atelier où l'on conçoit et assemble soi-même les prototypes et petites séries. Le plus important peut-être, c'est que les militaires pourront, s'ils le souhaitent, monter eux-mêmes leurs détecteurs à partir de kits, comme un meuble livré en pièces détachées. Voilà qui devrait les aider à gagner en réactivité en fonction des besoins du terrain, mais aussi en autonomie et en résilience, puisque les unités peuvent s'équiper par leurs propres moyens.

Le KJLab, qui ressemble à une tablette de 10 pouces équipée d'une connectique USB-C, est en plus évolutif. Les choix de mise en œuvre, les essais sur le terrain et les exercices sont pensés main dans la main avec les forces, dont les retours d'expérience permettront au CeRGEN d'ajuster le produit si nécessaire. Une logique itérative presque digne d'une start-up, bienvenue à l'heure où le brouillage des signaux satellites est devenu monnaie courante dans plusieurs régions d'Europe.