Sans grand rapport avec Star Wars, Yoda est le nom du démonstrateur militaire français chargé d'apprendre à surveiller, traquer et caractériser les menaces qui planent sur nos satellites en orbite géostationnaire.

Le programme Yoda, porté par le Centre nationale d'études spatiales (CNES) et le Commandement de l'espace (CDE), incarne la nouvelle défense spatiale française face à des menaces bien réelles en orbite géostationnaire, comme les cyberattaques, les satellites espions, ou les manœuvres suspectes menées par des puissances rivales. Lancé en 2021, le projet mise sur deux satellites jumeaux, aussi petits que redoutablement efficaces, un peu comme leur célèbre homonyme de l'univers Star Wars, pour apprendre à repérer une menace, l'analyser, et réagir avant qu'elle ne s'approche trop près. Avant 2030, ils devraient rejoindre l'orbite.
Face aux menaces russes et chinoises, la France arme ses satellites
En 2018, la ministre des Armées de l'époque, Florence Parly, révélé publiquement qu'un satellite russe s'était approché de manière jugée inamicale d'un satellite franco-italien. C'était inédit, et cette déclaration, faite sur le site toulousain du CNES, posait pour la première fois l'idée que l'espace peut devenir un terrain d'affrontement entre puissances. L'année suivante, la Stratégie spatiale de défense officialisait ce tournant, et le Commandement de l'espace voyait le jour fin 2019 pour porter cette nouvelle doctrine.
Depuis, le ton n'a fait que se durcir. En fin d'année dernière, à l'occasion de l'installation du CDE dans ses nouveaux locaux toulousains, Emmanuel Macron a évoqué le cas de « puissances d'agression » menant des actions « irresponsables, illégales, voire hostiles ». Le chef de l'État avait aussi dit, comme pour nous prévenir, que « la guerre de demain commencera dans l'espace. Soyons prêts. »
Les précédents ne manquent pas pour nourrir cette inquiétude ambiante. En janvier 2022, un satellite chinois en panne avait été délibérément accroché puis poussé vers une orbite plus lointaine par un autre satellite du même pays, ce qui nous prouvait ici qu'il est possible de s'emparer d'un engin ennemi, voire de le neutraliser, en plein espace. Plus bas, en orbite basse, des satellites russes ont eux aussi largué des objets à très grande vitesse, une technique qui rappelle une véritable « torpille spatiale » capable d'endommager sa cible par simple impact. On a ici deux méthodes différentes, mais le même message, qui est que le savoir-faire pour attaquer un satellite existe déjà, bel et bien, au-dessus de nos têtes.
À quoi va vraiment servir le programme Yoda
Alors concrètement, comme l'explique Philippe Steininger,
conseiller militaire du président du CNES, Yoda est un programme de deux satellites jumeaux, chacun pesant à peine quelques dizaines de kilos. Ils seront, au moment de leur lancement d'ici à 2030, placés sur l'orbite géostationnaire, particulière dans le sens où un satellite reste toujours au-dessus du même point de la Terre, à 36 000 kilomètres d'altitude. L'un des deux joue le rôle de cible, pendant que l'autre s'entraîne à s'en approcher, à l'observer sous toutes les coutures et à l'identifier précisément, comme le ferait un satellite espion en approche réelle. Le CNES supervise l'ensemble du projet pour le compte du ministère des Armées, tandis que l'entreprise toulousaine Hemeria construit les satellites eux-mêmes. Par souci de souveraineté, aucune technologie étrangère n'entre dans leur fabrication. Tout a été pensé pour qu'il soit développé en France ou ailleurs en Europe.
Dans le détail, Yoda peut être en mode « guetteur ». Dans ce cas, il monte la garde autour d'un satellite français pour repérer tout mouvement suspect à proximité, comme une caméra de surveillance postée en orbite. En mode « patrouilleur », il change de posture et part observer l'ensemble des satellites présents sur l'orbite géostationnaire, afin de cartographier qui fait quoi là-haut. L'exercice, déjà complexe en soi, est rendu plus périlleux encore par la localisation même de cette orbite, nettement plus éloignée de la Terre que les orbites basses habituelles. Forcément, elle expose les satellites à des radiations solaires beaucoup plus intenses, capables d'endommager leurs composants électroniques sur la durée. En parallèle, la France compte sur le programme Paladin, qui doit apporter dès la fin de l'année prochaine un premier satellite commercial dédié à l'inspection.
Une fois en orbite, Yoda ne sera pas livré clé en main au Commandement de l'espace. Le CNES et le CDE piloteront d'abord ensemble ses opérations, le temps que les militaires prennent progressivement la main, jusqu'à ce que ces derniers puissent gérer seuls le quotidien du satellite. Le démonstrateur, une première à ce niveau de complexité en Europe, sert de galop d'essai. Les enseignements qu'il permettra de tirer ouvriront la voie à de véritables satellites de combat, capables cette fois de détecter une menace et d'agir concrètement pour la neutraliser, épaulés par des lasers et des brouilleurs tirés depuis le sol. Un choix technologique assumé, puisque la France écarte pour l'instant les missiles intercepteurs : les faire exploser en orbite créerait un nuage de débris qui menacerait tous les satellites environnants, y compris les siens.