Le ministère des Armées a annoncé jeudi le lancement d'Aliquante, un projet de cinq ans consacré au logiciel de l'ordinateur quantique. Les Français Thales, Bull et le CEA devront concevoir une plateforme souveraine de programmation quantique, capable de fonctionner sur des données classifiées.

Après les machines, la France s'attaque au logiciel de ses ordinateurs quantiques. © Alexandre Boero / Clubic
Après les machines, la France s'attaque au logiciel de ses ordinateurs quantiques. © Alexandre Boero / Clubic

Priorité de la loi de programmation militaire 2024-2030, le calcul quantique est devenu un enjeu de souveraineté pour la France, lancée dans la course à l'ordinateur quantique. Depuis 2024, le ministère des Armées mise gros sur les machines elles-mêmes, via Proqcima, qui met en compétition Alice & Bob, Pasqal, C12, Quandela et Quobly. Annoncé ce jeudi 24 septembre, Aliquante s'attaque à l'autre moitié du problème : une plateforme souveraine, en environnement classifié, pour émuler, compiler et orchestrer du calcul quantique.

Aliquante, un traducteur universel pour processeurs quantiques, et une coopération 100% française

Aliquante est un « Projet technologique de défense » (PTD), consacré au volet logiciel de l'ordinateur quantique, porté par l'AID, l'Agence de l'innovation de défense, avec l'appui de la Direction générale de l'armement, la DGA. Pendant cinq ans, un trio bien connu de la tech tricolore va s'y atteler. Thales Research & Technology, Bull et le CEA vont pouvoir bâtir de quoi programmer les processeurs quantiques, les QPU (Quantum Processing Units) et préparer l'usage des ordinateurs que Proqcima doit faire émerger d'ici 2032.

Le casse-tête est assez classique dans ce domaine. On parle d'atomes neutres, de photons, de qubits de chat ou de spin. Chaque technologie suit sa propre logique, et personne ne sait encore vraiment laquelle l'emportera. Plutôt que de miser sur un seul cheval, Aliquante développera des outils communs à toutes. Ils sauront par exemple compiler du code en « circuits quantiques à portes », une suite d'opérations élémentaires appliquées aux qubits, un peu comme les instructions d'un processeur classique.

L'autre mission consistera à jouer les chefs d'orchestre, pour schématiser. Un processeur quantique n'excelle que sur certains calculs bien particuliers, et le reste du travail revient toujours à l'informatique classique. La plateforme devra donc répartir chaque programme entre un supercalculateur (HPC, pour High-Performance Computing) et le processeur quantique, en confiant à chacun ce qu'il fait le mieux. Elle servira aussi à anticiper le passage à l'échelle, en estimant par exemple combien de qubits un algorithme exigera sur les machines de demain. L'objectif est d'atteindre au plus vite l'avantage quantique, ce cap où une machine quantique résout un problème hors de portée des ordinateurs classiques.

Un lustre de cuivre et d'or : la structure cryogénique qui abrite le cœur d'un ordinateur quantique. © Alice & Bob

Un logiciel quantique maison, pour des secrets bien gardés

Tout ce travail se fera en environnement classifié, c'est-à-dire sur des systèmes sécurisés, capables de traiter des informations sensibles protégées. La plateforme y émulera des calculateurs quantiques : elle reproduira leur fonctionnement sur des ordinateurs classiques, de quoi écrire et tester des programmes sans attendre les vraies machines. Le but est de préparer les forces armées et les industriels de défense à l'arrivée de cette nouvelle capacité. Des algorithmes taillés pour des usages militaires seront aussi développés et évalués, par l'industrie ou par le laboratoire quantique de défense de l'AID, créé dans le cadre du plan quantique ministériel de juin 2025. Pour quelles missions ? Mystère.

Ce lancement fait en tout cas écho à une annonce toute récente. Il y a quelques jours, le 17 septembre très exactement, le CEA et Alice & Bob, dont la machine s'installera en 2027 au Très Grand Centre de Calcul du CEA, ont présenté leur partenariat. Dans le détail, les logiciels qui pilotent les processeurs de la start-up seront branchés aux supercalculateurs via Qaptiva, la plateforme de programmation quantique de Bull. Les deux partenaires cherchent ainsi une alternative à CUDA-Q, l'outil du géant américain NVIDIA, qui associe ses puces graphiques (GPU) aux processeurs quantiques. Bull et le CEA se retrouvent donc sur les deux fronts, civil et militaire. Difficile de ne pas penser à l'IA, où le logiciel CUDA a rendu NVIDIA incontournable.

Aliquante s'inscrit également pleinement sur la feuille de route présentée au mois de mai par le chef de l'État, Emmanuel Macron, qui a ajouté un milliard d'euros à la stratégie nationale quantique d'ici 2030. L'un de ses axes vise justement le logiciel quantique. Côté matériel, Proqcima voit le financement de ses deux prochaines phases doublé et vise désormais 1 024 qubits logiques d'ici 2032, contre 128 prévus au départ. On rappelle qu'un qubit logique regroupe plusieurs qubits physiques, très fragiles, pour corriger leurs erreurs et garantir un calcul fiable. La seule zone d'ombre, c'est peut-être le budget d'Aliquante, qui reste inconnu. Or, la Cour des comptes jugeait cet été le financement de la filière fragile face à la concurrence internationale.