Ford : "La crise de coronavirus ne menace pas nos emplois en France" [Interview de Louis-Carl Vignon]

24 avril 2020 à 12h00
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Interview - Le président de Ford France revient, pour Clubic, sur les mesures prises par le constructeur depuis le début du confinement et nous en dit plus sur ce qui attend ses clients et collaborateurs ces prochaines semaines.

Comme le secteur aérien, celui du tourisme ou de la restauration, l'automobile est au point mort depuis le début officiel du confinement le 17 mars dernier, la faute au coronavirus. Chez Ford France, où l'on compte 300 employés et plusieurs milliers de collaborateurs réseau répartis dans les 200 concessions de la marque, on a très rapidement décidé de réduire de façon drastique l'activité. À quelques semaines de la levée progressive du confinement dans l'hexagone, nous avons discuté avec Louis-Carl Vignon, président de Ford France, des mesures prises par le constructeur dans le pays, que ce soit à destination de ses salariés ou de ses clients, actuels et futurs. Ford, qui s'attend à un net recul du marché automobile cette année, n'entend pas revoir ses plans et maintient la sortie prévue d'ici la fin 2020 de 14 nouveaux véhicules électrifiés. Interview.

L'interview de Louis-Carl Vignon, président de Ford France

Clubic : Ford emploie plus de 300 collaborateurs en France et peut compteur sur un large réseau de milliers de personnes. Combien de personnes travaillent encore, aujourd'hui, avec le confinement ? L'entreprise a-t-elle fait le choix du chômage partiel pour celles qui sont à l'arrêt ?

Louis-Carl Vignon : Environ 6 000 personnes travaillent pour la marque Ford en France par l'intermédiaire du réseau. Pour rester dans le cadre de nos équipes, à l'heure où l'on se parle, nous devons avoir entre 15 et 20% de personnes qui travaillent. Nous préparons le redémarrage de l'activité. Nous allons monter graduellement encore vers la fin du mois. Les équipes terrain, puisque les concessions sont fermées, restent en chômage partiel.

« Nous devons avoir entre 15 et 20% de personnes qui travaillent actuellement chez nous »


Clairement, des emplois sont-ils ou vont-ils être menacés à terme chez Ford France, du fait de la crise ?

Non, pas du tout. Nous avons eu, avec les partenaires sociaux dans l'entreprise, une approche très constructive. Les collaborateurs ont, en partie, accepté d'utiliser leurs congés. Pour d'autres, c'est donc le chômage partiel. Tout le monde s'est prêté à l'effort, de bonne guerre. Ford reste une entreprise familiale, avec des membres de la famille toujours présents, il y a encore cette approche de protection des collaborateurs. Donc, non, personne ne risque de perdre son emploi, et nous espérons que le marché démarrera suffisamment rapidement pour que ce risque soit écarté à long terme.

Louis-Carl Vignon, président Ford France
Louis-Carl Vignon (© Ford)

Comment affrontez-vous le confinement ? Votre tâche de président est-elle plus difficile dans ces conditions ?

Ce n'est pas plus difficile, c'est surtout très différent. Le fait de travailler en confinement renforce absolument la nécessité de lien avec les équipes. Selon moi, l'un des risques du confinement, c'est la désocialisation. Il faut, d'un point de vue entreprise, réussir à maintenir ce lien avec les collaborateurs. C'est l'une de mes priorités. Et pour cela, nous avons des points de contact journaliers, plutôt business, qui reviennent avec une certaine récurrence. Nous organisons aussi des réunions avec tous les collaborateurs de l'entreprise, généralement le lundi, durant lesquelles je partage avec eux ce qui se passe dans le monde Ford, les priorités, et ensuite il y a les questions/réponses, en tout transparence. C'est la même chose avec notre réseau, nos concessionnaires. Il faut réussi à maintenir le lien avec eux et faire en sorte qu'on ne tombe pas dans une sorte de léthargie, qui est un vrai risque du confinement.

« Le retour au travail, qui doit se faire théoriquement le 11 mai, se fera de façon graduelle chez Ford »


Et d'un autre côté, cela oblige à être plus précis, plus concis dans les réunions. Autant une réunion face-to-face peut durer un peu plus longtemps, autant lorsque vous êtes au téléphone, il faut rester concentré. Le télétravail existait déjà chez Ford. En revanche, je dois avouer que nous l'utilisions assez peu. Le confinement aura été l'occasion de le mettre en place de façon plus importante. Le retour au travail, qui doit se faire théoriquement le 11 mai, se fera de façon graduelle chez Ford. Tout le monde ne reviendra pas d'un seul coup au bureau.

Ford a proposé à la Fédération française de Sauvetage et de Secourisme (FFSS) de mettre à disposition des véhicules Ford pour la soutenir durant cette crise sanitaire. Combien de véhicules cette initiative concerne-t-elle ? Et puis surtout : sous quelles formes ?

Je suis fier de travailler pour la société Ford en voyant tout ce qui a été fait dans le monde pour lutter contre l'épidémie, avec notamment la fabrication aux USA de masques, de respirateurs, de visières de protection pour les collaborateurs et le personnel soignant. En France, Ford a prêté un véhicule utilitaire à Saint-Vincent-de-Paul (Landes) qui sert à distribuer des colis alimentaires. Il y a aussi cette initiative avec la FFSS qui soutient les équipes du SAMU sur le terrain. Nous avons prêté 9 véhicules, des Ford Puma Hybride, un Ford Ranger et un Tourneo Custom, qui permettent de transporter des personnes en soutien des équipes médicales qui sont arrivées de province et travaillent en région parisienne. Des collaborateurs Ford se sont aussi portés volontaires pour conduire ces véhicules. Ces initiatives, et d'autres moins médiatisées, ont ainsi été menées sans visée commerciale mais par sens du devoir.

Des employés de Ford France ont-ils été touchés par le Covid-19 ?

Nous avons débuté le télétravail le lundi 16 mars, jour de l'annonce du président Emmanuel Macron (alors que le confinement ne devait débuter que le lendemain). Durant le premier mois, nous n'avons eu aucun cas en France. Un cas a été déclaré il y a une semaine, sans gravité d'ailleurs, d'un collaborateur qui avait pourtant respecté le confinement. Ce qui prouve qu'il faut maintenir les mesures barrières. Nous avons mis en place un protocole de reprise du travail, avec un certain nombre de gestes barrières, et toute une procédure à suivre pour s'assurer que les gens qui arriveront au bureau le matin ne seront pas porteurs du coronavirus.

« Un protocole de livraison ''livraison sans contact'' via l'application FordPass »


Les clients qui ont commandé un véhicule avant la crise mais qui ne l'ont pas encore réceptionné pourront-ils se faire livrer leur véhicule à domicile ?

Il y a eu un important travail là-dessus depuis le début du mois d'avril. Nous avons commencé à recevoir des appels de clients qui devaient changer de façon urgente de véhicule, et d'autres qui avaient déjà commandé leur véhicule et qui l'attendaient. Nous avons mis en place, avec nos concessions, un protocole de livraison que j'appellerai "livraison sans contact", puisque nous avons l'application FordPass, qui communique avec le modem du véhicule et permet, par exemple, d'aller jusqu'à ouvrir le véhicule sans utiliser les clés. Le protocole va de l'appel au client, d'abord pour savoir s'il va bien, à l'information sur son véhicule : s'il est arrivé et s'il souhaite en prendre livraison. Dans ce deuxième cas, il peut le réceptionner soit en concession, soit à domicile. Et dans les deux cas, le véhicule est totalement nettoyé et protégé avec des housses, sur le volant, le levier de vitesse, les sièges etc. Nous avons cette capacité à rassurer nos clients sur le fait que le véhicule dont ils vont prendre possession n'est pas porteur ou vecteur du coronavirus. Ce protocole a été mis en place il y a une grosse dizaine de jours.

Nous avons mobilisé le personnel pour que tout se fasse de la meilleure façon possible, en respectant les recommandations sanitaires. C'est d'autant plus important que nous avions un carnet de livraisons bien rempli, pour deux ou trois mois de ventes.

« Pour conserver la distanciation sociale, nous avons créé des tutoriels pour aider nos clients à prendre en main leur véhicule »


Il ne faut pas oublier qu'il y a toute une partie "mise en main" du véhicule pour le client. Avant le coronavirus, cela se faisait dans le véhicule. Le vendeur ou le metteur en main était assis à côté du client, pour lui expliquer les caractéristiques, notamment techniques, du véhicule. Aujourd'hui, cela n'est plus possible, puisqu'il faut garder cette distanciation sociale. On supplée à cela en ayant mis en place, via notre application FordPass, des tutoriels pour aider nos clients. Nous adaptons les procédures pour respecter la distanciation sociale, tout en s'assurant de la satisfaction du client.

A-t-on une idée de quand sera relancée la production des véhicules ?

Toutes les usines européennes sont à l'arrêt. La production doit reprendre au début du mois de mai, mais progressivement. Les collaborateurs n'arriveront pas à l'usine tous en même temps le même jour. Il y aura toute une procédure mise en place avec un questionnaire à remplir, une prise de température quotidienne et les équipements de protection personnelle nécessaires.

Ford a lancé son équipe de e-sport en août 2019. Début mars, la société a fait part de sa volonté de créer une voiture de course virtuelle, Team Fordzilla P1, en sollicitant le grand public. Où en est ce projet aujourd'hui ?

Ici, on associe le constructeur, son équipe de design, l'équipe Fordzilla et toute la communauté de gamers qui, pour la première fois, peuvent collaborer à la création de ce véhicule. La communauté peut s'exprimer sur huit caractéristiques du véhicule. Par exemple, nous avons demandé aux participants s'ils voulaient que le voiture soit plutôt une monoplace, ou une voiture avec deux sièges. La majorité s'est penchée vers la seconde option. Pareil pour le moteur, à savoir si on doit le mettre à l'avant ou en position centrale, s'il doit être visible ou caché, si le cockpit doit être ouvert ou pas. Plus de 220 000 personnes ont réellement participé à ce design-brief, qui permettra aux designers de concevoir ce véhicule. Le projet a pris un tout petit peu de retard, la crise du coronavirus étant passée par-là pour l'entrée dans la phase 2, l'équipe de design ayant dû mettre en place une distanciation sociale également. Ce projet promet d'explorer des solutions techniques et esthétiques qui aujourd'hui nous paraissent impossibles dans le réel, mais qui demain seront peut-être possibles.


« En 2020, nous lancerons bien 14 véhicules électrifiés. Le Transit, lui, est toujours prévu pour 2021 »


La déclinaison électrique du fourgon Transit, un temps prévu pour 2021, a-t-elle été repoussée à 2023 ? Avez-vous des informations là-dessus ?

2020 est pour Ford une très grande année, puisque nous ne lançons pas moins de 14 véhicules électrifiés : particuliers et utilitaires. Avant le confinement, nous avons pu lancer le nouveau Puma Hybride. Juste avant le confinement, nous commencions à recevoir en concession le nouveau Ford Kuga en Plug-in Hybrid et en Hybride Diesel. Nous reprendrons le lancement là où nous l'avons lancé. Il y a aussi une gamme de véhicules utilitaires. Avant le confinement toujours, nous avions reçu les premiers Transit Custom Plug-in Hybrid ou Tourneo Custom Plug-in Hybrid. Le calendrier ne change pas pour cette année, si ce n'est un décalage de quelques mois, toujours à cause de la crise.

Kuga_Plug-In_Hybrid.jpg
Kuga Plug-In Hybrid (© Ford)

En ce qui concerne le gros Transit, le deux tonnes qui existera en tout électrique, le lancement est toujours confirmé en 2021 dans toute l'Europe. Les interrogations sont dues au fait que le véhicule va être lancé aux États-Unis, ce qui n'était pas prévu au départ. Et c'est ce lancement aux US qui doit arriver à partir de fin 2022.

Les 14 véhicules électrifiés devant être lancés d'ici la fin 2020 le seront donc bien cette année ?

Ils seront bien tous lancés cette année, en effet. Avec ce seul décalage d'un à deux mois selon les véhicules.

L'objectif d'une Ford sur deux électrifiée d'ici 2022 est-il encore d'actualité ?

Il est peut-être d'autant plus réalisable que si on regarde le scénario de crise dans lequel nous sommes, les segments de marché qui tiennent ou résistent le mieux, ce sont les véhicules utilitaires. Les sociétés ont aussi des cycles de renouvellement plus planifiés que les clients particuliers. Il y a également toute une partie de législation qui pousse les sociétés à électrifier leur parc. De ce point de vue-là, il n'y a pas de raison que ça change. Au niveau des clients particuliers, nous avons fait en sorte de ne pas privilégier une seule technologie mais d'avoir une techno disponible en fonction de chacun des usages.

« En Chine, il y a un rejet des transports publics, qui sont plus vecteurs du coronavirus. Les gens se tournent vers des solutions de transport plus personnelles »


Il ne faut pas se leurrer, la crise créera des difficultés, mais le fait d'avoir par exemple un véhicule hybride comme le Ford Puma fait qu'un Ford Puma hybride est moins cher que le serait un Ford Puma électrique. Notre objectif d'un véhicule sur deux électrifié d'ici 2022 ne change pas. Et il y a fort à parier que cela fonctionnera.

Là où, selon moi, il peut y avoir un peu d'impact cette année, c'est sur le tout électrique. Cela dépendra des mesures que le gouvernement mettra en place en soutien de l'industrie automobile. Ce que la Chine nous enseigne, ayant été touchée par l'épidémie avant nous, c'est qu'il y a une réelle demande accrue de la part des clients pour acheter un véhicule. Il y a un rejet des transports publics, qui sont plus vecteurs du coronavirus. Les gens se tournent vers des solutions de transport plus personnelles. Un véhicule particulier, ça l'est. Il est possible que cette crise crée, à moyen terme, un certain nombre d'opportunités.

Vous avez lancé une nouvelle offre à destination de vos clients cette semaine...

Nous avons lancé, ce mercredi 22 avril, une offre qui s'appelle "l'esprit libre." Nous voulons que les clients, lorsqu'ils viennent chez Ford, aient l'esprit libre pour prendre livraison de leur véhicule, pour faire une opération d'après-vente grâce à toutes les normes de sécurité et les protocoles que nous avons mis en place. Cette offre se matérialise par le trois plus trois : trois mois offerts et trois mois de différé qui permettent de commencer à payer véritablement son véhicule seulement dans six mois. Elle est valable pour tous les véhicules que nous avons en stock, plus le Kuga Plug-in Hybrid, désormais lancé et dont la communication débutera vers la fin de la semaine ou au début de la semaine prochaine. On pense que cette offre peut réellement répondre aux demandes des clients.

« Nous lançons une offre, ''l'esprit libre'' qui permettra de commencer à payer son véhicule seulement dans six mois »


En guise de conclusion, vous attendez-vous à une forte baisse des ventes en 2020 ?

L'impact de la crise sera assez fort. Aujourd'hui nous pensons que le marché va diminuer d'à peu près 25%. Et ce avec ce que nous avons aujourd'hui comme informations. Il est clair que les modalités de ce déconfinement progressif vont impacter cette donnée. Alors même que le marché était légèrement en baisse, avant qu'on entre dans la crise de coronavirus. Ce ne sera pas une bonne année pour le marché automobile. D'où l'importance de répondre aux intérêts de nos clients.

Merci d'avoir répondu à toutes nos questions Louis-Carl Vignon.

Merci à vous, et selon l'expression consacrée, prenez soin de vous et restez chez vous.
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