Dans l’espace, la menace ne vient plus seulement des débris, mais aussi des satellites voisins. Des pays commencent donc à miser sur des engins pour protéger leurs infrastructures spatiales comme le ferait un garde du corps. 

Rendu 3D du vaisseau ELSA-d d'Astroscale s'approchant d'un débris. ©Astroscale
Rendu 3D du vaisseau ELSA-d d'Astroscale s'approchant d'un débris. ©Astroscale

Il y a quelques jours, le satellite russe Kosmos-2612 s’est suspicieusement approché d’ICEYE-X36, un satellite radar finlandais dont les images servent notamment à l’Ukraine. Un « comportement menaçant », selon Thomas DiNanno, le sous-secrétaire d’État américain. Et il ne s’agit pas d’un cas isolé : les satellites russes Luch rôdent près des engins de télécommunications occidentaux depuis 2014.

Royaume-Uni : le pari d’Astroscale sur la protection des satellites

Il n’en fallait pas plus au Royaume-Uni pour passer à l’acte. Le ministère de la Défense vient de confier à l’entreprise Astroscale un contrat de 15 millions de livres pour mettre en place LEDA. Ce programme vise à fabriquer, lancer et exploiter des vaisseaux capables de comprendre comment se prépare une approche hostile, et d’y répondre. 

Concrètement, il s’agirait de s’appuyer sur la technologie ELSA-d de la société, pensée pour se débarrasser des débris spatiaux grâce à un système de capture magnétique. Mais ici, un petit satellite manœuvrerait constamment aux alentours d’un autre satellite considéré comme critique. En cas d’approche suspecte, il prendrait une photographie de l’engin adverse, et se mettrait même sur sa trajectoire si besoin. 

« Le contrôle de l’espace ne consiste pas à chercher le conflit dans l’espace, mais à démontrer que nous pouvons protéger les capacités dont dépend notre économie, notre société et nos forces armées », assure Tony Williams, contre-amiral britannique. Un prototype pourrait être prêt en moins de trois ans, pour environ 1 % du coût d’une constellation militaire comme Skynet, estime Alex Godfrey, responsable de la défense chez Astroscale. 

Une course mondiale

Et d’autres initiatives existent déjà. Sans surprise, les États-Unis disposent déjà de satellites capables d’en inspecter d’autres, et testent des manœuvres de réaction rapide. La France, elle, développe son démonstrateur YODA, avec un successeur prévu baptisé EGIDE. L’Allemagne, le Japon ou encore l’Inde se penchent également sur de telles technologies, alors que l’espace se mue en véritable terrain pour la guerre moderne. 

Problème, selon la Secure World Foundation, aucun acteur occidental n’égale pour l’instant les capacités déployées par la Russie et la Chine, et l’Europe est particulièrement mal équipée.

Dans ce contexte, Alex Godfrey plaide pour une « force de patrouille » commune : un seul vaisseau veillerait sur deux ou trois satellites alliés, par exemple français, britanniques et allemands, puis chaque pays prendrait en charge une zone. Une protection jusque-là réservée aux plus grandes puissances deviendrait ainsi accessible à des États plus modestes.

Foire aux questionsContenu généré par l’IA
Qu’est-ce qu’une opération de « rendez-vous et proximité » (RPO) entre satellites, et pourquoi est-ce considéré comme sensible ?

Une opération de rendez-vous et proximité (RPO) désigne l’ensemble des manœuvres permettant à un satellite de s’approcher, de se maintenir à courte distance, voire de « suivre » un autre satellite. Techniquement, cela repose sur une navigation très précise (capteurs optiques, radar, mesures de distance) et sur des propulseurs capables d’ajuster en continu la trajectoire. C’est sensible car les mêmes capacités servent à des usages légitimes (inspection, maintenance, retrait de débris) et à des usages offensifs (espionnage rapproché, brouillage, intimidation, collision volontaire). À courte distance, une petite erreur de calcul ou une manœuvre imprévisible peut aussi créer un risque de collision et de débris.

Comment fonctionne une capture magnétique comme celle d’ELSA-d, et quelles sont ses limites pour la protection d’un satellite ?

La capture magnétique consiste à utiliser un aimant et une cible ferromagnétique (ou une plaque adaptée) pour « accrocher » un objet en orbite, afin de le stabiliser puis de le déplacer ou de le désorbiter. Le principe est séduisant car il évite certains mécanismes mécaniques complexes, mais il impose que la cible soit préparée à l’avance (ou au moins compatible), ce qui limite l’interopérabilité. Pour des missions de protection, la capture n’est pas forcément l’objectif : la même chaîne technologique sert surtout à réaliser un rapprochement contrôlé et à opérer très près d’un autre engin. Les limites majeures viennent de la sécurité des manœuvres (risque de collision), du carburant nécessaire au « station-keeping » à proximité, et des règles de non-interférence entre opérateurs.

En quoi consiste un satellite « inspecteur » ou « bodyguard » en orbite, et quelles capacités techniques sont nécessaires pour qu’il soit utile ?

Un satellite inspecteur est conçu pour observer de près un autre satellite : imagerie optique, estimation de trajectoire, et parfois écoute de certaines signatures (sans forcément intercepter des communications). Un « bodyguard » ajoute l’idée de se positionner de manière dissuasive, par exemple en se plaçant entre un satellite critique et un approchant, ce qui exige une très bonne maîtrise de l’attitude et de la navigation relative. Pour être efficace, il lui faut des capteurs capables de détecter tôt une approche anormale, des propulseurs réactifs, et un système de planification autonome ou semi-autonome pour réagir vite. Le point clé, c’est que ces capacités sont duales : elles ressemblent beaucoup à celles utilisées pour l’inspection, la maintenance… ou des actions offensives, d’où l’attention portée à l’intention et au comportement en orbite.