We choose to go to the Moon… Le discours qui engagea la course à la Lune

Eric Bottlaender
Spécialiste espace
24 septembre 2022 à 13h00
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JFK discours Rice We Choose to go to the moon 2 © Robert Knudsen/ White House
John Kennedy devant les étudiants de Rice. Crédits : Robert Knudsen, White House

Resté dans l'histoire comme l'un des plus grands discours de John F. Kennedy, cet exposé de 30 minutes fête ses 60 ans en 2022. Et si le contenu n'en est pas une nouveauté absolue pour l'époque, il marque un pivot pour le public américain : les États-Unis vont aller poser le pied sur la Lune.

Surtout, il engage tous les jeunes présents autour d'un idéal commun.

Le président Kennedy et son programme spatial

12 septembre 1962. Le président des États-Unis John F. Kennedy est présent au Texas pour une série de visites sur le thème de la conquête spatiale, à Houston en particulier. Le programme est chargé : le président rendant notamment visite au tout nouveau centre spatial dédié aux vols habités (qui prendra plus tard le nom de Johnson Space Center), qui remplace et étend la « task force » qui a permis jusque-là les premiers succès du programme Mercury.

Voici donc deux jours qu'il échange avec des astronautes, avec son directeur de la jeune NASA, l'ambitieux James Webb, ainsi qu'avec un certain nombre de responsables du programme spatial américain, dont Wernher Von Braun. Il a pu voir des maquettes des fusées Saturn I et Saturn V, mais aussi des futurs véhicules Gemini et Apollo… Bref, le voilà tout absorbé par le programme spatial qu'il a lui-même aidé à prendre son envol.

C'est la course, et d'ailleurs on a déjà commencé

En se présentant devant 40 000 personnes sur le stade de l'Université de Rice, Kennedy a un discours un peu modifié, mais largement basé sur celui qu'il avait énoncé devant les politiciens du Congrès 15 mois plus tôt, le 25 mai 1961. C'est bien celui-ci qui avait engagé le pays sur la voie de la conquête lunaire, mais en un an, le plan s'est grandement affiné et… malgré tout, le soutien du public est très important.

Aux États-Unis, le secteur spatial est en pleine expansion. Cependant, il est essentiellement soutenu par l'État, tout cela coûte très cher et de nombreux opposants pointent l'avance technique et pionnière de l'URSS. Il faut un soutien populaire pour avoir une chance de viser la Lune, et d'y arriver en premier. Quitte, d'ailleurs, à concourir sans opposition !

En effet on l'oublie parfois, mais si l'URSS avait bien un programme d'exploration poussé, les autorités n'avaient aucune volonté au début des années 60 de placer toutes leurs ressources spatiales au service des premiers pas lunaires. John Kennedy était allé jusqu'à tendre la main à Khrouchtchev pour lui proposer une aventure commune, mais les Soviétiques avaient refusé.

Mercury Redstone comparaison Saturn 1 © NASA
Passer en quelques années de la fusée à gauche à celle de droite, c'était aussi un défi industriel. Crédits : NASA

Attention à la marche (du progrès)

Pour mobiliser, dans ce stade de Rice et sous un écrasant soleil, John Kennedy peut compter sur un public relativement acquis à sa cause. Les étudiants sont présents en nombre, et l'expansion spatiale offrira à bien d'entre eux des débouchés immédiats et sur le moyen terme.

L'administration de Rice vient alors de nommer le président professeur honoraire de l'Université. Il place immédiatement son discours sous le signe du progrès mais ne parle pas tout de suite de l'espace : « Nous sommes à l'heure du changement et des défis, dans une décennie d'espoir et de peurs, dans un âge de connaissance et d'ignorance ». Et pour appuyer son propos sur le progrès et l'essor technologique, il reprend l'idée d'une frise condensée des 50 000 dernières années à l'échelle de 50 ans. Des 40 premières, dit-il, on ne se souvient pas de grand-chose. Il y a dix ans, l'humain émergeait des cavernes, etc.

Et il poursuit jusqu'au présent, évoquant la sonde Mariner 2 : « Si notre nouveau véhicule atteint Venus, nous aurons littéralement atteint les étoiles avant minuit ». De quoi montrer que le rythme s'est emballé, qu'il y a de nouvelles découvertes et tout un univers à portée de main… à condition de s'y investir. « Sans aucun doute, l'ouverture des frontières de l'espace promet de grands coûts et de grandes difficultés, mais de grandes récompenses ».

Apollo Saturn V VAB Centre Spatial Kennedy © NASA
Et quelques années plus tard, tout ceci sera sorti de terre. Crédits : NASA

Une lutte d'idées avant tout

Ensuite, Kennedy rappelle la place des États-Unis dans ce progrès mondial post-Seconde Guerre mondiale, tout en jouant sur le passé et en s'appuyant sur les valeurs américaines : « Les États-Unis n'ont pas été construits par ceux qui attendent, se reposent et regardent derrière eux, mais ceux qui allaient de l'avant, et il en sera de même pour l'espace ».

S'en suit un rappel, celui qu'il n'y a pas de progrès technologique sans des valeurs, et que pour s'assurer de progresser dans la paix, dans la liberté… il s'agit que la bannière qui flottera la première sur ces territoires inconnus ne soit pas celle d'un pays hostile. John Kennedy rappelle ici que sous une quête universaliste (la conquête spatiale et lunaire en particulier), c'est la quête des valeurs américaines qui doit prévaloir. Ce qui tombe sous le sens pour son auditoire : la guerre froide est déjà un affrontement d'idées.

C'est l'une des phrases les plus importantes du discours : « Nous partons pour ces nouveaux rivages, car il y a de nouvelles connaissances à engranger, de nouveaux droits à gagner, et ils doivent être gagnés au bénéfice de tous ». Le président va même plus loin, arguant que seule l'implication de l'Amérique permettra finalement à l'exploration spatiale d'être « un océan de paix plutôt qu'un nouveau terrifiant théâtre de guerre ». Et c'est pour ça, bien sûr, que nous avons décidé d'aller sur la Lune.

JFK discours Rice We Choose to go to the moon 3 © NASA/Inconnu
Il y avait du monde dans l'audience

Un discours passionné…

We choose to go to the Moon. Le discours a fini par prendre le nom de la formule, que John Kennedy répète trois fois et martèle après une montée crescendo (« Pourquoi la Lune ? Pourquoi en faire notre objectif ? Et l'on pourrait demander, pourquoi grimper la plus haute montagne, pourquoi traverser l'Atlantique […] ? »). Le public, alors, est capté. Non seulement par l'injonction du président, mais aussi parce qu'il embraie immédiatement en annonçant que l'objectif serait accompli avant la fin de la décennie et que, comme pour les autres défis d'envergure, on ne les choisit pas pour leur facilité, mais parce qu'ils sont difficiles.

Il faut noter aussi qu'à ce moment de sa déclamation, c'est aussi là que JFK est le plus passionné et engagé. Il fait corps et donnera pour longtemps l'impression de porter et d'incarner le programme lunaire américain. Ceci alors même que de nombreux travaux d'historiens ont montré qu'en 1962 et 1963, il a non seulement douté à de nombreuses reprises de la faisabilité du projet, mais a grincé des dents sur la place grandissante du budget de la NASA dans les finances publiques. Qu'importe. À Rice ce jour-là, il est le président de la course à la Lune.

Le discours ne s'arrête pas là, bien sûr. Il y a d'ailleurs d'autres paragraphes qui font sourire les aficionados de l'espace, lorsque Kennedy évoque la puissance à venir des moteurs F-1 sur leur banc d'essai, le nombre de satellites américains envoyés dans l'espace, ou « ce nouveau bâtiment construit à Cape Canaveral aussi haut que 48 étages, aussi large qu'un quartier, aussi long que deux terrains de football » (c'est-à-dire l'inimitable VAB). Il évoque les emplois qu'il espère créer, le pôle d'excellence autour du centre spatial à Houston, le budget également, qui dépasse « au moment de vous parler les budgets combinés des huit années précédentes », et qui va augmenter, priorité nationale oblige. Mais ce n'est pas le moment d'être timorés.

JFK discours Rice We Choose to go to the moon poster © NASA
La NASA a choisi de créer un visuel pour rendre hommage au président américain pour l'anniversaire. Crédits : NASA

… qui écrit une page du roman national

Et le président américain décrit alors ce qu'il faut encore achever pour se donner les moyens de poser le pied sur la Lune et de revenir. La fin de son speech est marquée, après l'espoir et la passion, par une confiance presque paternelle. « Je pense que nous allons le faire, et que nous devons en payer le prix. Que nous ne devons rien gaspiller mais nous donner les moyens. Et que ce sera accompli durant les années 60, pendant que certains d'entre vous seront encore étudiants, et que d'autres enseigneront comme ils sont déjà présents pour enseigner sur cette estrade. Mais nous le ferons ».

Avant de conclure que cela tiendra aussi à l'engagement de ceux qui sont devant lui, aux États-Unis et à Dieu (évidemment, les USA…).

apollo 11
Et en effet, en juillet 1969... Crédits : NASA

Le discours de John Kennedy à l'Université de Rice restera longtemps dans l'Histoire. Après 60 ans, il a d'ailleurs très bien vieilli, d'autant plus qu'il s'est inscrit dans ce qui est désormais le « roman national » américain. Car la prudence de James Webb et les travaux de Von Braun ont porté leurs fruits, et comme le dit très bien JFK, les États-Unis sont en retard dans les vols habités en 1962, mais plus pour longtemps. Gemini puis Apollo seront d'extraordinaires démonstrations… et les astronautes poseront bien le pied sur la Lune, avant la fin de la décennie.

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crush56
« Fate has ordained that the men who went to the moon to explore in peace will stay on the moon to rest in peace. »<br /> J’en profite pour citer cette très belle phrase du discours alternatif de Nixon au cas où les astronautes auraient péri pendant leur mission
cid1
Superbe discours de JFK, un homme politique comme il en faudrait partout. Et stop de ces minables HP actuels qui ne sont bons qu’à se remplir les poches, et ne pensent pas plus loin que le bout de leur nez.<br /> Merci pour cet article, très agréable à lire, Eric
Francis7
C’était un grand homme qui a évolué dans une période sombre de l’histoire d’après-guerre.<br /> Pendant qu’il rêvait de l’espace, qu’il avait la tête dans les étoiles, on l’a tué à cause d’une histoire de cubains communistes. Quant à Cuba, elle aurait dû devenir comme Puerto-Rico, ils s’en seraient mieux portés.
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