Muriel Tramis, première femme du monde du jeu vidéo à recevoir la légion d’honneur

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Le 18 novembre 2018
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muriel tramis

Ingénieure dans la défense, conceptrice de jeu vidéo, entrepreneuse dans le domaine des images de synthèse, auteure... Sa vie est un roman. Nommée chevalier de la légion d'honneur le 14 juillet, la prestigieuse décoration lui a été remise officiellement lors de la Paris Games Week. Rencontre avec une femme hors du commun.

Pourquoi, d'après vous, le jeu vidéo est-il un univers majoritairement masculin ?

Depuis que je suis ingénieure, j'ai toujours été en minorité dans un environnement essentiellement masculin. Il y a moins de femmes dans les métiers scientifiques, techniques qu'il devrait y en avoir. Comme le jeu vidéo fait partie de la technique, il se trouve qu'il n'y a pas beaucoup de femmes dans ce domaine-là - comme en cuisine ou en chimie, d'ailleurs.

Comment avez-vous réussi à percer en étant une femme ?

J'ai commencé ma carrière dans l'armement (l'aérospatiale, ndlr). Mon diplôme d'ingénieure en poche, il n'y avait pas de problème d'emploi. Je travaillais sur des programmes de contrôle de drones militaires utilisés pour les tests de missiles antinavire. Un sujet extrêmement sérieux, très technique, très formateur.

Ce n'est qu'au bout de 5 ans que je me suis aperçue que je n'allais pas pouvoir exprimer toute la créativité que je sentais bouillonner en moi. J'ai donné ma démission, puis trouvé une formation en marketing. J'ai découvert que l'image pouvait influencer, éduquer aussi.

J'ai rencontré Coktel Vision par hasard, qui venait de commercialiser des jeux éducatifs. J'adorais jouer depuis toute petite, et la conjonction avec mon métier informatique a donné, tout bêtement, le jeu vidéo.

Les jeux point&clic semblent revenir à la mode. Comment expliquez-vous cela ?

C'est le côté narratif des scénarios, je pense. La profondeur des univers et des personnages qui fait que le style point&clic est bien adapté. C'est ce qui m'a plu quand j'ai commencé dans le jeu vidéo. Les shoot'em up et tout ce qui était violent, ça ne m'intéressait pas. Par contre, ça me plaisait de m'immerger dans une histoire et trouver des émotions proches de ce que l'on a avec le cinéma.

Quel regard portez-vous sur le paysage vidéo-ludique français ?

Je m'en suis fortement éloignée. Quand j'ai quitté le studio Coktel, je suis rentrée au pays pour fonder ma propre société (Avantilles, ndlr). Je me suis dirigée vers la réalité virtuelle mais appliquée à l'urbanisme et à l'architecture.

Je me suis fait une petite compétence sur la réalisation de décors en 3D réalistes. Maintenant, je pense que je peux allier les deux, c'est à dire faire du jeu à l'intérieur de décors réalistes. Du coup, je n'ai pas joué depuis très longtemps - sinon à des petits jeux. Donc la vision que j'en ai est certainement partielle et imparfaite. Je ne me permettrais pas de juger, mais d'après les échos que j'entends je pense qu'il y a moins de créativité qu'il n'y avait dans les années 80-90. J'ai l'impression qu'on a mis le paquet sur les images, les effets spéciaux. Mais on a un peu laissé tomber le côté scénaristique, la mise en scène que l'on a avec le cinéma par exemple.

Mon rêve serait de travailler avec un réalisateur de cinéma pour produire un film de cinéma interactif, parce que j'ai éprouvé beaucoup de plaisir à travailler sur Urban Runner qui était mon dernier jeu. Il est entièrement tourné en images réelles, très innovant pour l'époque. J'ai travaillé avec un réalisateur. On a eu un échange extrêmement riche parce qu'on s'est posé la question de savoir comment on allait intégrer l'interactivité. Les réalisateurs de cinéma maîtrisent leur rythme, celui des images. Alors que dans le jeu, on s'arrête, en principe, pour donner la main à l'utilisateur. Alors comment faire ça sans couper, en préservant l'émotion ?

La VR est-elle pour vous l'aboutissement du jeu ?

Je n'y crois pas trop parce que je pense qu'il y a des limites physiques... à moins que l'espèce humaine mute. J'ai admiré le dernier film de Spielberg, Ready Player One. Effectivement il y a une vision qui est superbe. Peut-être qu'on y va, doucement... En tout cas, je crois beaucoup à l'intelligence artificielle, à la robotisation effectivement. C'est ça l'avenir, peut-être.

Quels conseils donneriez-vous à une femme pour réussir aujourd'hui ?

C'est de ne pas hésiter à se diriger vers le numérique. Mon ancienne école m'a dit que la proportion de femmes à l'intérieur des promotions n'a pas réellement augmenté en 30 ans. La troisième est une classe charnière. C'est le moment où on choisit son orientation.

Les filles étaient bonnes dans les matières mathématiques, physiques... avant la troisième. En troisième il y avait une espèce de basculement qui se faisait. Elles devenaient soudain mauvaises en mathématiques et dans les matières techniques. Il semble que l'influence de l'environnement extérieur soit très grande : ce que j'appelle la pesanteur sociologique.

Quand je suis allée au Game Camp de Lille cet été, des jeunes femmes d'une trentaine d'années me disaient que leurs parents, leurs enseignants les avaient découragées d'aller vers ces filières alors qu'elles en avaient envie.

Vous avez envie de donner une seconde vie à vos jeux vidéo ?

Il ne s'agit pas de faire du neuf avec du vieux, mais les quelques contacts que j'ai eu sur la Paris Games Week me font penser que le sujet de la société créole, de l'esclavage, etc. peut intéresser le plus grand nombre à l'international et pas seulement en France. Je suis partie pour créer de nouveaux produits à partir de ces idées.

Je suis à la recherche de partenaires, producteurs auxquels j'apporterais mes compétences. Je suis rentrée au pays il y a treize ans et j'aimerais bien conserver ce style de vie, quitte à faire de fréquents déplacements vers l'Europe ou ailleurs.

Mais mon point de chute, c'est la Martinique.
Modifié le 21/11/2018 à 13h55

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