Le pôle Sud lunaire est la cible de la NASA depuis des années pour son retour sur notre satellite. Mais Victor Glover, pilote d’Artemis II, pense que l’agence prend le mauvais chemin. Et il a une bonne raison de s’inquiéter.

Alors que la mission Artemis II au mois d’avril fut une réussite, la NASA prépare la suite avec Artemis III, qui doit tester le rendez-vous et l’arrimage de la capsule Orion avec les deux alunisseurs commerciaux du programme, Starship de SpaceX et Blue Moon de Blue Origin. Si tout se déroule comme prévu, c’est Artemis IV qui devrait marquer le grand retour des astronautes américains sur le sol lunaire, fin 2028.
Pourquoi le pôle Sud ?
On le sait depuis des années. L’agence spatiale a choisi le pôle Sud de l’astre pour son programme, qui doit aussi permettre d’y construire une base permanente. Et ce choix n’a rien d’anodin. Car dans cette région, les cratères, plongés constamment dans l’ombre, abriteraient d’importantes réserves de glace. Une ressource précieuse, qui pourrait un jour être transformée en eau potable, en carburant ou encore en protection contre les radiations.
Mais ce n’est pas tout. L’enjeu est aussi politique, puisque la Chine avance elle aussi ses pions dans la course lunaire, avec déjà plusieurs atterrissages robotiques réussis et un alunissage habité visé pour 2030. De quoi pousser les États-Unis à vouloir poser le pied dans cette zone stratégique avant tout le monde.
Problème, ce 21 juillet, lors d’un événement organisé par la NASA dans son centre de recherche Ames, Victor Glover, le pilote de la mission Artemis II, a pris la parole pour partager ses doutes quant au choix du site. C’est inédit.

Des contraintes qui posent question
Car pour rejoindre le pôle Sud, la NASA prévoyait de faire passer les astronautes par une orbite polaire elliptique, stable et économe en carburant. Problème, cette trajectoire ne permet de repartir que ponctuellement, parfois après plusieurs jours d’attente, car sa forme très allongée ne place Orion en position de récupérer un équipage venu du pôle Sud qu’une fois par semaine environ.
Selon Glover, ce facteur n’est pas anodin, d’autant plus s’il y a une urgence sur place. Il a pris l’exemple d’une rupture d’appendice : « Si cela arrive le jour de l’atterrissage, vous êtes coincés pour une semaine », a-t-il remarqué, avant de poursuivre : « L'équateur me donne l'opportunité de sauver cette personne ».
De même, au pôle Sud, le Soleil reste bas sur l’horizon, projetant de longues ombres qui compliquent aussi bien les manœuvres d’atterrissage que les déplacements à la surface. L’astronaute a ainsi estimé qu’il aurait été plus judicieux de procéder par étapes : les zones équatoriales pour commencer, comme lors du programme Apollo, avant de s’attaquer au pôle Sud une fois l’expérience acquise.
Bien sûr, le pilote, qui a aussi séjourné à bord de la Station Spatiale internationale (ISS), a assure qu’il donnait simplement son avis. Mais force est de constater que ses arguments sont pertinents.
Une orbite polaire elliptique passe au-dessus des pôles et alterne un passage très proche de la Lune (périlune) et un passage très éloigné (apolune). Ce type d’orbite peut être « stable » si elle exploite correctement la gravité lunaire et demande peu de corrections de trajectoire, ce qui économise du carburant. En revanche, comme le vaisseau ne survole la zone d’intérêt (ici le pôle Sud) qu’à certaines phases de l’orbite, les fenêtres de rendez-vous et de récupération d’un équipage peuvent être espacées. Résultat : même si l’orbite est efficace, elle peut imposer des délais d’attente avant de pouvoir repartir ou remonter un équipage en sécurité. C’est un compromis classique entre performance (delta-v) et flexibilité opérationnelle.
Un rendez-vous orbital impose une géométrie précise : le véhicule en orbite et l’alunisseur doivent se trouver au bon endroit au même moment, avec la bonne vitesse relative. Si la mécanique orbitale ne crée cette opportunité que tous les quelques jours, une évacuation peut être retardée même si l’équipage est prêt à décoller. Cela oblige à dimensionner les systèmes de survie et les capacités médicales sur place pour tenir jusqu’à la prochaine fenêtre. Le risque n’est pas théorique : sur une mission lunaire, la marge logistique est faible et la dégradation d’un état médical peut être rapide. D’où l’intérêt, selon certains scénarios, d’architectures de mission offrant davantage d’opportunités de retour.
Près du pôle Sud, le Soleil reste bas sur l’horizon, ce qui crée des ombres très longues et des zones contrastées où la visibilité est difficile. Pour un alunissage, ces ombres peuvent masquer des rochers, des pentes ou des cratères, et compliquer les systèmes de navigation optique et de détection de dangers. Pour les sorties à la surface, le repérage du terrain et l’estimation des distances deviennent plus délicats, avec un risque accru de mauvaises appréciations. À l’équateur, l’éclairage varie davantage au fil du jour lunaire, ce qui peut faciliter la lecture du relief selon la planification. Le pôle Sud offre des ressources potentielles (glace), mais demande une approche plus robuste en navigation, éclairage et gestion des risques.