Le CNRS accélère sa transition vers la souveraineté numérique. Pour la messagerie, la visioconférence et l'intelligence artificielle, l'organisme abandonne progressivement les outils des GAFAM au profit de solutions françaises et européennes, portées notamment par Mistral AI et la DINUM.

Le CNRS abandonne Zoom, Microsoft et les IA américaines pour reprendre la main. © Alexandre Boero / Clubic
Le CNRS abandonne Zoom, Microsoft et les IA américaines pour reprendre la main. © Alexandre Boero / Clubic

Le 12 juin 2026, le gouvernement américain ordonnait à l'entreprise Anthropic de couper l'accès à ses intelligences artificielles Mythos 5 et Fable 5, au nom de la sécurité nationale, privant du jour au lendemain plusieurs organismes de ces outils, dont le Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Un épisode qui a confirmé une inquiétude déjà bien réelle au sein du plus grand organisme de recherche public français, à savoir sa dépendance aux géants américains du numérique, les fameux GAFAM, parmi lesquels Microsoft, Apple et autres. Depuis, le CNRS accélère sa transition vers la souveraineté numérique, quitte à revoir en profondeur ses habitudes technologiques.

Une dépendance aux GAFAM devenue trop risquée pour le CNRS, qui prend des décisions radicales

La décision prise par le gouvernement d'ordonne à Anthropic de fermer l'accès à ses modèles Mythos 5 et Fable 5, a fait l'effet d'une gifle bien au-delà des frontières américaines. Marie-Pierre Fontanel, directrice des systèmes d'information du CNRS, estime que cet épisode confirme que miser sur des outils numériques extra-européens, c'est s'exposer à des vulnérabilités bien réelles, à la fois techniques et stratégiques.

Au-delà du risque, il y a aussi une question de gros sous. Voici un petit florilège chiffré : l'abonnement à l'outil de visioconférence Zoom coûtait à lui seul 400 000 euros par an au CNRS. Quitter la messagerie Microsoft Exchange au profit d'une solution libre opérée par Renater doit, elle, permettre d'économiser 20 millions d'euros sur six ans. De quoi faire réfléchir n'importe quel directeur financier en 2026.

L'État ne laisse pas le CNRS se débrouiller seul. C'est la Direction interministérielle du numérique (DINUM), le service du gouvernement chargé de piloter la stratégie numérique de toute l'administration française, qui coordonne la sortie des outils des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) qui pèsent lourd dans l'industrie mondiale. Une phase de diagnostic a démarré fin 2024, avant que la bascule ne s'engage réellement au CNRS début 2025. Le premier changement concret fut le passage à LaSuite, une suite de logiciels développée en interne par la DINUM pour remplacer les outils bureautiques américains du quotidien. Et preuve que le mouvement prend de l'ampleur, Tchap, la messagerie instantanée sécurisée qui fait office d'alternative française à Slack ou Teams, compte déjà plus de 800 000 inscrits dans la fonction publique, avec 400 000 utilisateurs réguliers.

Le CNRS adopte LaSuite, l'espace de travail ouvert et souverain des agents de l'État.  © Alexandre Boero / Clubic
Le CNRS adopte LaSuite, l'espace de travail ouvert et souverain des agents de l'État. © Alexandre Boero / Clubic

Le CNRS mise sur Mistral AI pour son intelligence artificielle souveraine

Sur le terrain, le changement ne s'est pas fait sans grincements de et souverain desdents. En avril 2026, le CNRS a quitté officiellement Microsoft Exchange pour Zimbra, la solution open source opérée par Renater. Avec un client Outlook capricieux, une expérience utilisateur en dents de scie, et une plateforme à stabiliser, la migration a mobilisé fortement les équipes, notamment en délégation régionale. Des couacs aujourd'hui résorbés, assure la direction des systèmes d'information, qui met en avant le triple bénéfice de l'opération : moins de dépendance, plus d'économies, et une cybersécurité renforcée.

Autre front, tout aussi stratégique : l'intelligence artificielle générative. Plutôt que de s'en remettre aux modèles américains ou chinois, dominants sur le marché, mais sur lesquels le CNRS ne maîtrise pas ses données, l'organisme a misé sur une alliance avec la licorne française Mistral AI. Baptisé CNRS-Emmy, l'outil accompagne les agentes et agents dans leurs tâches quotidiennes depuis décembre 2025, et affiche déjà plus de 13 000 utilisateurs réguliers. La DINUM suit le même chemin avec son propre Assistant, conçu lui aussi avec Mistral. L'État a ici un vrai rôle d'impulsion industrielle à jouer, notamment via la commande publique.

Et la suite ? Le prochain gros chantier pour le CNRS nous amène à fin 2029, avec la sortie programmée de Microsoft SharePoint, l'outil que l'organisme utilise aujourd'hui pour stocker et partager des documents en ligne, un peu comme le ferait Google Drive. Cette transition est imposée par l'État, car Microsoft a annoncé vouloir faire basculer SharePoint sur son propre cloud américain, ce qui reviendrait, pour le CNRS, à héberger ses données hors de France. Il y a 2 000 espaces de travail collaboratifs à migrer, ainsi que plusieurs applications du quotidien comme l'intranet ou le portail dédié aux directeurs et directrices de laboratoires. Faute d'un seul outil capable de remplacer toutes les fonctions de SharePoint, l'organisme combine plusieurs solutions : sDrive en interne, ou Docs, Fichiers et Grist proposés par la DINUM, pour économiser à terme deux millions d'euros chaque année.

En parallèle, la DINUM améliore aussi ses outils existant. L'application de visioconférence Visio, qui propose déjà une transcription automatique après coup, doit bientôt permettre du sous-titrage et de la traduction en direct, pendant les réunions elles-mêmes. Le tout avance à l'écoute du terrain, grâce à des échanges réguliers entre les directeurs et directrices des systèmes d'information (DSI) des différents ministères et opérateurs publics.