Quatre jours après leur lancement, Claude Fable 5 et Mythos 5 sont hors ligne. Anthropic a coupé l’accès à tous ses clients vendredi soir, sur ordre du département du Commerce américain invoquant la sécurité nationale.

Vendredi à 17h21, heure de New York, Anthropic a reçu une lettre du gouvernement américain. Deux heures plus tard, ses deux modèles les plus puissants, lancés mardi dernier, sont inaccessibles pour l’ensemble de ses utilisateurs dans le monde. La directive, émise au titre des contrôles à l’exportation, visait initialement les ressortissants étrangers, qu’ils soient clients ou employés d’Anthropic. Mais la société a préféré couper l’accès à tout le monde plutôt que de risquer une non-conformité. Un précédent sans équivalent dans l’industrie de l’IA.
Un jailbreak comme prétexte, une guerre plus ancienne en toile de fond
Le motif officiel : le gouvernement américain aurait eu connaissance d’une méthode permettant de contourner les garde-fous de Fable 5, notamment les filtres bloquant les requêtes liées à la cybersécurité, à la biologie et à la chimie. Anthropic conteste la gravité de la menace. Dans son article publié vendredi soir, la société décrit un jailbreak « étroit et non universel » consistant à demander au modèle d’analyser une base de code et d’en corriger les failles. Les vulnérabilités identifiées seraient « mineures » et reproductibles avec d’autres modèles publics, dont GPT-5.5.
Sauf que la lettre reçue vendredi « ne fournit aucun détail sur la préoccupation de sécurité nationale », selon les propres termes d’Anthropic. Autrement dit, la société obéit à un ordre qu’elle ne comprend pas entièrement, et qu'elle conteste publiquement. Ce n’est pas la première fois que Washington et Anthropic se retrouvent en opposition frontale : début 2026, le Pentagone avait banni Claude de toutes les administrations américaines après qu’Anthropic a refusé d’autoriser l’usage de ses modèles pour des armes autonomes ou de la surveillance de masse. La société avait alors attaqué le Département de la Défense en justice.
Claude Fable 5 et Mythos 5 : des modèles au cœur d’un bras de fer géopolitique
Fable 5 était présenté comme une version grand public de Mythos, le modèle phare d’Anthropic, doté de capacités avancées en cybersécurité mais bridé par des filtres stricts. Mythos 5, lui, s’adressait à un cercle plus restreint d’organisations, avec moins de restrictions. Les deux avaient été développés en collaboration avec le gouvernement américain, l’UK AISI et plusieurs organisations externes, après des milliers d’heures de red-teaming. La coïncidence est pour le moins ironique : les capacités réelles de Mythos avaient déjà suscité des questions sur l’écart entre la communication d’Anthropic et la réalité technique.

La suspension touche des utilisateurs bien au-delà des États-Unis. Des développeurs australiens, par exemple, ont découvert l’interruption en plein travail, avec un message d’erreur « Model not found ». Anthropic a présenté ses excuses pour cette « perturbation », évoquant un « malentendu » avec le gouvernement, et promis des précisions dans les 24 heures. La société avertit par ailleurs que si ce standard de rappel pour jailbreak partiel était appliqué à l’ensemble de l’industrie, « cela stopperait effectivement tous les nouveaux déploiements de modèles frontière ».
Ce qui se joue ici dépasse largement un désaccord technique sur un jailbreak. Dario Amodei déclarait cette semaine même que les gouvernements devraient disposer de pouvoirs renforcés pour bloquer des modèles d’IA dangereux. Il vient d’en faire l’expérience en sens inverse, et pas tout à fait dans les conditions qu’il imaginait. La relation entre Trump et Anthropic reste aussi imprévisible que tendue : reste à voir si le « malentendu » invoqué par la société suffira à débloquer la situation, ou si cette suspension marque une nouvelle étape dans la mise sous tutelle politique des modèles d'IA frontière.