Tim Cook s'efface, et ce sont deux architectes du silicium qui prennent les clés de Cupertino. Un rappel que malgré le virage sur les services, Apple reste une entreprise de produits.

Johny Srouji © Apple
Johny Srouji © Apple

Apple a officialisé lundi le départ de Tim Cook, qui deviendra président exécutif du conseil d'administration le 1er septembre 2026. John Ternus, vice-président senior de l'ingénierie matérielle, lui succédera au poste de CEO. Dans le même communiqué, la firme a promu Johny Srouji au rang de Chief Hardware Officer. Un titre inédit dans l'histoire d'Apple. Derrière le jeu de chaises musicales, un signal stratégique que l'annonce officielle ne formule pas. Les deux hommes qui ont bâti Apple Silicon contrôlent désormais l'entreprise.

Un organigramme taillé pour le silicium

Le périmètre confié à Johny Srouji est sans précédent. L'ingénieur d'origine israélienne, diplômé du Technion, est passé par Intel et IBM avant de rejoindre Apple en 2008. Il supervisait jusqu'ici la division Hardware Technologies : puces, batteries, capteurs photo, écrans, contrôleurs de stockage et modems cellulaires. Il hérite en plus de l'ensemble de l'ingénierie matérielle : conception et fabrication des produits finis. iPhone, iPad, Mac, Apple Watch, AirPods. Aucun dirigeant d'Apple n'avait jamais réuni sous sa responsabilité les composants et les appareils qui les embarquent.

Cette concentration n'est pas un hasard de calendrier. Srouji a piloté le premier système sur puce maison d'Apple, le A4, lancé en 2010 dans l'iPad original. Il a ensuite orchestré la transition historique des Mac vers Apple Silicon à partir de 2020. Plus récemment, il a supervisé le développement de la famille M5, dont les puces Pro et Max quadruplent les performances IA. Début 2026, des rumeurs avaient évoqué un possible départ de Srouji, au point que l'intéressé avait adressé un mémo interne pour rassurer ses équipes. Relue aujourd'hui, cette séquence ressemble davantage à une négociation de pouvoir qu'à une velléité de fuite.

Ternus, de son côté, arrive au poste de CEO après 25 ans chez Apple. Il a supervisé la conception de toutes les générations d'iPad et accompagné la transition vers Apple Silicon côté produit. Plus récemment, il a piloté le lancement de l'iPhone Air.

Le pari de l'IA dans la puce

Le duo Ternus-Srouji incarne une conviction : la bataille de l'intelligence artificielle ne se gagnera pas uniquement dans les centres de données. Apple investit depuis une décennie dans le Neural Engine, un processeur neuronal intégré à chaque puce maison. Le M5 embarque 16 cœurs dédiés au calcul IA et ajoute un accélérateur neuronal sur chacun de ses 10 cœurs GPU. Résultat : les MacBook récents exécutent des modèles de langage en local, sans connexion permanente au cloud.

Cette approche contraste frontalement avec celle de Microsoft, Google ou OpenAI, dont les architectures reposent sur des fermes de serveurs distants. Apple fait le pari inverse : rendre le matériel suffisamment performant pour que les modèles tournent directement sur l'appareil de l'utilisateur. Le bénéfice le plus visible est la confidentialité. Les données ne quittent jamais l'iPhone ou le Mac, un argument structurellement compatible avec le RGPD européen.

Reste une contradiction apparente. Apple a signé en janvier un partenariat avec Google pour intégrer Gemini au cœur de la refonte de Siri. L'accord est estimé à un milliard de dollars par an. Si l'IA locale est l'avenir, pourquoi payer si cher un modèle hébergé chez Google ? La réponse tient en un mot : la distillation. Google fournit un modèle massif d'environ 1 200 milliards de paramètres. Apple le compresse pour créer des versions allégées capables de tourner sur ses propres puces. Gemini sert de professeur, Apple Silicon sert d'élève autonome.

Ce schéma explique aussi pourquoi Apple a remanié trois fois sa direction IA en 18 mois. John Giannandrea a été remplacé par Mike Rockwell, lui-même suivi par Amar Subramanian, un ancien de Google et Microsoft recruté en décembre 2025. La firme a ouvertement reconnu que son expertise logicielle en IA n'était pas à la hauteur de ses ambitions. En confiant les clés à deux ingénieurs hardware, Apple assume une stratégie de plateforme : construire le meilleur substrat matériel, importer l'intelligence logicielle depuis l'extérieur.

Pas de changement concret tout de suite

Pour les utilisateurs, les effets seront progressifs. Le Siri remanié, attendu dans iOS 26.5 puis iOS 27, devrait être le premier test grandeur nature du tandem Gemini-Apple Silicon. Les prochains iPhone 18, dont Ternus supervisera le lancement dès septembre, intégreront une puce A20 conçue sous la houlette de Srouji. Le Neural Engine y sera encore plus musclé.

À plus long terme, la nomination de Srouji rapproche deux maillons de la chaîne qui fonctionnaient jusqu'ici en parallèle. Un même dirigeant contrôle désormais la conception du processeur et celle de l'appareil qui l'héberge. Cette intégration verticale pourrait accélérer le développement de produits pensés autour de l'IA locale. Lunettes connectées, casque Vision Pro de nouvelle génération ou appareils de santé embarquant des modèles diagnostiques : le champ est vaste.

Pour l'Europe, le signal est plutôt favorable. L'IA on-device réduit mécaniquement l'exposition aux transferts de données vers des serveurs américains, un point de friction récurrent avec les régulateurs du Vieux Continent. Le DMA et le RGPD imposent des contraintes croissantes sur les géants technologiques. L'architecture d'Apple pourrait se révéler un avantage réglementaire autant que technique.

Le parallèle historique est tentant. En 2011, quand Tim Cook avait succédé à Steve Jobs, les marchés avaient tremblé. Puis ils avaient constaté que l'opérationnel savait faire tourner la machine mieux que quiconque. Cette fois, Apple ne confie pas ses clés à un gestionnaire, mais à deux ingénieurs convaincus que l'avenir se joue dans le transistor, et ce alors que la chaîne d'approvisionnement n'a jamais autant navigué en eaux troubles.