Davos adore les promesses. Cette année, l’IA est venue avec ses patrons, ses ego et ses contradictions. Le vrai suspense n’est plus « peut elle le faire ? », mais « qui paie, qui décide, qui trinque ? ».

D'habitude, le Forum Économique Mondial est une séance de câlinothérapie pour l'élite, où l'on s'auto-congratule sur l'avenir radieux du numérique. Pas cette fois. L'ambiance dans les Grisons frisait l'hostilité ouverte, loin des communiqués de presse aseptisés. Les PDG ne sont pas venus vendre du rêve, mais sauver leur peau face à une réalité qui les rattrape : l'IA coûte trop cher, consomme trop et fait peur à tout le monde. Pour saisir la violence du virage, il faut écouter ce qui s'est dit quand les micros semblaient éteints.
La fin du consensus : quand les géants s'écharpent
Si vous pensiez que la Silicon Valley marchait main dans la main, détrompez-vous. La fracture est totale et elle est idéologique. D'un côté, nous avons les faucons de la sécurité comme Dario Amodei, le patron d'Anthropic. Il n'a pas fait dans la dentelle en affirmant que laisser partir les puces les plus puissantes vers la Chine, c'est « comme vendre des armes nucléaires à la Corée du Nord ». La métaphore est brutale, mais elle pose le décor : la technologie est devenue une munition de guerre, et l'exportation de semi-conducteurs une trahison potentielle.
De l'autre côté du ring, Andy Jassy a joué les rabat-joie de service. Alors qu'Amazon profite massivement de la manne actuelle, son patron a tiré la sonnette d'alarme avec un cynisme rafraîchissant. Son message ? L'énergie manque. Il admet que les ressources électriques ne sont « pas aussi abondantes que nécessaire » et prévient qu'Amazon devra financer ses propres centrales pour ne pas faire sauter le réseau public. C'est la stratégie de la terre brûlée : en semant le doute sur la capacité énergétique mondiale, il consolide sa position de géant capable, lui, de payer la facture nucléaire.

Pendant ce temps, Google tente de récupérer les miettes de confiance laissées par ses rivaux. Demis Hassabis a profité du forum pour tacler sévèrement OpenAI sur l'arrivée des publicités dans ChatGPT, se disant « surpris » par cette précipitation. Son argument porte : comment faire confiance à une réponse générée par une IA si celle-ci est payée pour vous vendre de la lessive ? C'est une attaque directe contre le modèle de rentabilité forcée de Sam Altman.
Au-delà du code : votre argent et votre travail
Ce vacarme de milliardaires cache une réalité plus prosaïque pour nous, consommateurs et travailleurs. Jensen Huang, l'homme aux vestes en cuir, tente bien de maintenir l'illusion d'un monde parfait. Entre deux anecdotes sur la vente prématurée d'actions qui lui a coûté la « Mercedes la plus chère de l'histoire » (des actions qui vaudraient aujourd'hui plus d'un milliard), le patron de NVIDIA jure que l'IA créera plus d'emplois qu'elle n'en détruit. Selon lui, nous entrons dans l'ère des bâtisseurs d'infrastructures. Il nous vend un futur peuplé de plombiers et d'électriciens au service des data centers.
C'est là que le bât blesse. L'analyse de Huang contredit frontalement celle de Jassy, qui prépare le terrain pour une casse sociale dans les services et le codage. Ce conflit ouvert révèle que personne ne sait où l'on va. L'impact pour le consommateur final se dessine pourtant clairement : la gratuité, c'est fini. La bataille entre Google et OpenAI montre que nous allons payer, soit avec notre carte bleue, soit avec notre cerveau disponible via la pub.
Le mythe de l'IA magique et gratuite s'effondre sous le poids de sa propre consommation énergétique. Ce n'est plus une question de logiciel, mais de physique pure. Si les coûts explosent, ils seront répercutés sur votre abonnement Netflix, votre facture cloud ou le prix de votre smartphone. L'IA de 2026 n'est plus une curiosité de laboratoire, c'est une industrie lourde, polluante et vorace qui cherche désespérément à justifier sa valorisation boursière délirante avant que la bulle n'éclate.