C'est l'histoire de l'armurier qui vous vend des munitions tout en vous expliquant que la guerre est probablement perdue d'avance. À Davos, Andy Jassy a joué un numéro d'équilibriste fascinant : admettre que la bulle IA pourrait bien nous exploser au visage, tout en continuant de la gonfler.

Les sommets de Davos sont généralement le théâtre de grandes tapes dans le dos et d'optimisme béat. Mais cette année, l'ambiance était différente au micro de CNBC. Interrogé par Becky Quick, Andy Jassy n'a pas servi la soupe habituelle. Le patron d'Amazon, qui profite pourtant massivement de la frénésie actuelle, a laissé tomber le masque corporate pour une dose de réalisme glacial. Il a confirmé à demi-mot ce que tout le monde craint : l'économie de l'IA repose sur des montages financiers circulaires qui pourraient mal finir.
L'aveu des « deals circulaires »
Ne tournons pas autour du pot : Jassy a validé la théorie du château de cartes. Quand on lui demande si les géants de la Tech n'artificialisent pas le marché en investissant dans des startups qui utilisent cet argent... pour louer leurs propres serveurs, il ne nie pas. « Les laboratoires d'IA consomment des quantités astronomiques de puissance de calcul [...] et ils essaient de trouver des moyens de financer ce calcul », admet-il.
Alors que nous rapportions récemment qu'Amazon investissait un montant fou dans OpenAI, Jassy semble aujourd'hui prendre ses distances avec la logique même de ces investissements. « Je pense que cela pourrait bien se terminer », glisse-t-il, avant d'ajouter le coup de grâce : « Le taux de réussite est assez variable ». Traduction : beaucoup vont se planter, et Amazon le sait pertinemment.
Il va même plus loin en remettant en cause la nécessité réelle de toute cette puissance de calcul, avouant avoir « du mal à donner un sens » à certains contrats d'infrastructure récents. Une pique à peine voilée envers les ambitions démesurées de ses concurrents, alors même que ses propres équipes travaillent d'arrache-pied pour rendre les agents IA totalement fiables en production, une étape critique pour espérer un retour sur investissement réel.
Une stratégie de la terre brûlée ?
Pourquoi scier la branche sur laquelle AWS est assis ? Ce n'est pas une gaffe, c'est un calcul. En semant le doute sur la viabilité économique de ses clients (les startups d'IA), Jassy positionne Amazon non plus comme un simple vendeur de pelles dans la ruée vers l'or, mais comme le propriétaire de la mine.
Il prépare le terrain pour deux réalités brutales. D'abord, la pénurie d'énergie. « Il y a une pénurie d'électricité », tranche-t-il. C'est un avertissement aux petits acteurs : seuls ceux qui maîtrisent leur infrastructure survivront. C'est d'ailleurs pourquoi on voit les géants se ruer vers les gigawatts. Google a récemment racheté Intersect, un spécialiste des infrastructures énergétiques. De leur côté, Meta et Microsoft explorent le nucléaire et les énergies « propres ».

Ensuite, il justifie par avance la casse sociale. Jassy ne cache pas que les agents vont remplacer des tâches de codage et de service client. En qualifiant l'IA de « transformation technologique majeure » comparable au Cloud il y a 15 ans, il banalise les suppressions de postes à venir. Amazon veut être celui qui fournit l'architecture de demain, peu importe si la moitié des locataires actuels font faillite entre-temps. En développant ses propres puces Trainium pour réduire sa dépendance à NVIDIA, Jassy montre qu'il se prépare à l'hiver, pendant que les autres dansent encore.
Source : The Register