Jouer sur Linux, c’est possible : on a essayé et on a adoré !

Johan Gautreau
Expert objets connectés
04 juillet 2020 à 12h12
88

Quand on parle gaming, on pense rarement à GNU/Linux comme premier choix. Windows et MacOS restent les plateformes privilégiées des joueurs purs et durs. L’échec des Steam Machines il y a quelques années semblait d’ailleurs avoir enfoncé le dernier clou dans le cercueil du jeu linuxien... Et pourtant, il se pourrait bien que le vent tourne dans les années à venir. Petite rétrospective d’un mois entier à jouer sur un PC Ubuntu. 

Il y a quelques semaines, suite à un énième bug sous Windows 10, j’ai décidé de repasser entièrement sous Ubuntu. La mort dans l’âme, je me préparais à dire adieu à ma bibliothèque Steam et autres jeux accumulés ces dernières années... 

Ce n’est pas mon premier passage sur une distribution GNU/Linux, loin de là. Mais jamais je n’ai réussi à profiter de mes jeux préférés de façon décente. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Vous n’imaginez pas quelle fut ma joie quand j’ai découvert que non seulement une grande partie de ma bibliothèque Steam fonctionnait, mais qu’en plus j’allais obtenir sur certains titres de meilleures performances qu’avec Windows 10 ! 

Alors oui, tout n’est pas parfait et il reste encore du chemin à accomplir avant que GNU/Linux ne rattrape vraiment Windows 10 et MacOS. Malgré tout, il est dès maintenant possible de jouer à des milliers de jeux sur presque n’importe quelle distribution Linux. Je vous explique tout ça en détail pas plus tard que maintenant ! 

Au commencement fut Wine 

Les habitués de GNU/Linux connaissent tous Wine, un acronyme récursif pour Wine Is Not an Emulator. Ce projet remonte à la « préhistoire » de l’informatique moderne puisqu’il date de 1993. La première version stable de ce logiciel libre ne voit pourtant le jour qu’en juin 2008. 

Wine a pour but de permettre le lancement d’applications Windows sur les systèmes d’exploitation MacOS et GNU/Linux. Ce n’est pas un émulateur mais une implémentation de l’interface Windows. C’est aussi le point névralgique du gaming sous Linux, mais j’y reviendrai plus tard. 

Durant la dernière décennie, plusieurs projets libres ou commerciaux ont vu le jour afin de permettre de jouer sur des machines GNU/Linux. On peut citer Cedega - maintenant à l'abandon - ou PlayOnLinux qui sont les plus connus. 

J’ai pour ma part fait un usage intensif de PlayOnLinux ces dernières années, ses scripts permettant l’installation et la configuration rapide de nombreux jeux Windows. Mais il faut bien dire que les résultats finaux étaient toujours plus ou moins mitigés : jeu qui ne se lance pas, plantages récurrents, performances pauvres...  

Pas facile de jouer sous GNU/Linux !

Steam Machines : le cuisant échec de Valve et SteamOS

C’est en 2015 que commence la - lente - révolution du gaming linuxien avec les Steam Machines. Alienware, Gigabyte, Zotac et autres constructeurs conçoivent sous l’égide de Valve des PC déguisés en consoles de salon.  

Le but : faire tourner un maximum de jeux sous SteamOS, un système d’exploitation dérivé de Steam fonctionnant sur un noyau Linux. Chaque constructeur est libre de proposer la configuration qu’il veut. La plupart des composants sont remplaçables afin d’assurer à ces “consoles” une large durée de vie. 

Si le concept est audacieux pour l’époque, il en résulte malheureusement un énorme flop commercial. Trop peu de jeux compatibles, un Steam Controller – la manette de Valve – original mais peu pratique, des prix très élevés : c’est un vrai carnage dans les rangs des Steam Machines qui sont retirées du catalogue Valve très rapidement et dans une relative discrétion.

Steam Play et Proton : la révolution portée par Valve

Cet épisode qui aurait pu signer le divorce définitif de Steam et Linux ne fait pourtant que renforcer la résolution des équipes de Valve. La demande des joueurs linuxiens est très forte. Et avec les évolutions de plateformes comme Ubuntu qui prennent maintenant très bien en charge les cartes graphiques les plus récentes, il y a un vrai potentiel qui n’attend que d’être dévoilé. 

C’est en août 2018 que sort la première version de Proton. Proton, c'est tout simplement le miracle qui rend possible le jeu sur Linux, rien que ça. Oui, je m'enthousiasme peut-être un peu trop, mais force est de constater qu'on assiste depuis deux ans maintenant à une prise de vitesse impressionnante dans le gaming sous Linux grâce à ce fameux Proton ! 

Pour résumer, Proton n’est autre qu’un fork de Wine. Il comprend des correctifs et de nouvelles bibliothèques intégrées par les papas de Steam, dont Vulkan. Il est implanté au sein de l’interface Steam sous le nom de Steam Play. Proton suit le cycle de développement de Wine, chaque version du logiciel Valve sortant peu après chaque version majeure de Wine. Actuellement, Proton en est à sa version 5.0-6.  

Il existe aussi un fork communautaire nommé Proton GE – pour Glorious Eggroll, le pseudo de son créateur – qui intègre les dernières modifications de Wine. S’il est encore indispensable de l’utiliser sur certains jeux, ce dérivé ne devrait plus tarder à tirer sa révérence tant la version de base est efficace.

Proton / Steam Play : nos essais de jeux avec Ubuntu

Configuration de test : Lenovo Legion Y520 avec Core i5-7300HQ 2.5 GHz, GeForce GT1050, 8 Go RAM, Ubuntu 20.04 LTS 

Allez hop, assez de blabla, il est temps de passer aux choses sérieuses ! 

Durant plus d’un mois, j’ai eu l’occasion de ressortir bon nombre de mes jeux préférés des tréfonds de ma bibliothèque Steam. S’il faut bien avouer que je craignais le pire, je dois dire que je ressors maintenant conquis de mon expérience de jeu sous Ubuntu.  

Pour être honnête, je ne me vois plus revenir sous Windows 10. Moi qui conservais toujours une partition pour le gaming lors de mes passages sous Linux, je peux enfin dire adieu au dual-boot et autres méthodes souvent contraignantes pour le jeu. 

Dans le cadre de ce dossier, j’ai passé au crible pas moins de 65 jeux. Du FPS bien gourmand en ressources au deckbuilder le plus simpliste en passant par le bon vieux RPG en vue isométrique, je me suis fait plaisir ! 

Ma configuration n’étant pas des plus récentes, je n’ai pas pu essayer les tous derniers AAA du moment. Mais le tableau de relevés suivant devrait déjà vous donner un bel aperçu des possibilités de Proton et de son intégration au sein de Steam. 

Tous les relevés de performances ci-dessous sont empiriques. N’ayant pas de logiciel spécialisé en benchmarking pour GNU/Linux sous la main, je me suis donc rabattu sur le compteur de fps intégré à Steam. Ce n’est pas précis, mais ça vous donnera quand même une idée générale. 

Cliquer sur l'image pour la voir en grand

Résultat des courses : 4 jeux injouables, 6 jeux jouables avec des compromis et pas moins de 55 titres tournant aussi bien que sur Windows 10, voire mieux ! 

Si on m’avait dit il y a trois ans que ce genre de choses serait possible un jour, j’aurai ri jaune en me disant qu’on se moquait encore des gamers Linux... Mais non, c’est bel et bien la réalité. Faire tourner mes jeux sous Ubuntu m’aura juste demandé de cocher une case dans les paramètres de Steam. Bon OK, il faut aussi faire un copier/coller pour Proton GE. 

Dans plus de 75% des cas, tout fonctionne sans la moindre modification. Grâce à Vulkan, les performances sont identiques à ce que j’ai eu sous Windows. En fait, il m’est arrivé d’avoir quelques titres comme Doom qui tournaient mieux que sur l’OS de Microsoft. C’est rare, mais ça existe !

ProtonDB : la ressource communautaire indispensable ! 

Il reste toutefois quelques petits ratés. Vous l’avez vu dans le tableau, certains jeux ne fonctionnent pas à l’heure actuelle avec Proton / Steam Play. Dès lors, comment savoir si votre titre préféré va être capable de tourner avec GNU/Linux ? 

Je vous rassure, pas besoin de bricoler du dual-boot ou une machine virtuelle. Il vous suffit simplement de vous rendre sur le site ProtonDB. Il ne s’agit ni plus, ni moins que d’une base de données de tous les jeux Proton testés par les gamers Linux. 

Ce site propose un système de notation très simple allant d'Injouable à Platine. Chacun est libre de créer un rapport afin de relater ses expériences et partager ses astuces. En liant votre compte Steam à ProtonDB, vous verrez immédiatement tous les jeux de votre bibliothèque et leur notation actuelle. 

C’est donc le passage indispensable pour tout joueur GNU/Linux qui se respecte, quelle que soit sa distribution. Notez au passage que Valve propose aussi sa propre liste de jeux “testés et approuvés”, mais elle est limitée à environ 40 titres à l’heure actuelle. 

Comment activer Proton sur ma distribution GNU/Linux ? 

Vous ne savez pas par où commencer ? Pas d’inquiétude, l’installation et l’activation de Proton sont très simples.  

Avant tout, il faut indiquer à Steam que vous désirez utiliser Steam Play. Pour ça, rendez vous dans le menu Steam > Paramètres > Steam Play. Cochez la case Enable Steam Play for supported titles. En faisant ça, la dernière version de Proton se téléchargera automatiquement sur votre PC. Mais vous ne pourrez profiter de ses services que sur une quarantaine de jeux. Plutôt léger... 

Pour aller plus loin, vous devrez aussi cocher la case Activer Steam Play pour tous les autres titres. Le menu déroulant à coté vous permet de sélectionner la version de Proton à lancer par défaut. Je vous recommande de ne pas y toucher, la version la plus récente est normalement privilégiée.  

Si vous rencontrez le besoin de changer de support Steam Play pour un jeu précis, il vaut mieux passer dans les paramètres du titre concerné. Dans votre bibliothèque, faites un clic droit sur le jeu dont vous voulez modifier la version de Proton. Dans le menu déroulant qui apparaît, cliquez sur Propriétés. Dans la fenêtre qui s'ouvre, cochez simplement la case Forcer l’utilisation d’un outil de compatibilité Steam Play en particulier. Choisissez la version voulue dans le menu déroulant, puis fermez la fenêtre. 

Voilà, vous êtes maintenant paré à profiter des joies du gaming sous Linux grâce à Steam Play !

Les autres solutions pour jouer sous GNU/Linux 

Valve n’est pas le seul à s’atteler au portage de jeux sous Linux. D’autres solutions existent, qu’elles soient commerciales ou portées par la communauté. Malheureusement, mes essais ne se sont pas révélés très concluants... 

J’ai ainsi tenté le coup avec Lutris. Mettant Wine à contribution, ce logiciel fait fortement penser à PlayOnLinux. Porté par une communauté très active, il permet de mettre en place des scripts automatisés pour une majorité de jeux et lanceurs. Il supporte par exemple le lanceur Battle.net de Blizzard ou GOG. Dernièrement, c’est le lanceur Epic Games Store qui a fait son entrée dans les logiciels compatibles avec Lutris.  

Pour ma part, l’installation d’EGS s’est soldée par un échec dû à un problème de mises à jour du lanceur Epic. Impossible pour moi d'aller plus loin... Il semble cependant qu’il y ait du potentiel avec cette solution. Il n’est pas dit que dans quelques mois nous ne puissions pas profiter du magasin Epic sur nos machines GNU/Linux ! 

Si Lutris ne vous attire pas, vous pouvez aussi vous orienter vers CrossOver. Il s’agit de la version commerciale de Wine. Conçue par les ingénieurs de CodeWeavers, ce logiciel – payant – simplifie grandement l’utilisation de Wine. Mais pour ma part, je n’ai pas obtenu de résultats probants avec les jeux. Une erreur survient fatalement à un moment ou un autre, ruinant toute velléité de gaming avec cette solution... 

Et pour le futur ? 

Vous l’aurez compris, jouer sous GNU/Linux n’est plus un doux rêve de geek. C'est bel et bien possible, du moins en passant par la solution maison de Valve, Proton. La société détentrice de Steam semble actuellement être la seule en mesure de proposer une solution vraiment viable pour le gaming. Malheureusement, c'est évidemment limité à Steam. 

Comment faire si vous utilisez EGS ou GOG ? Difficile à dire. Il faudra que vous mettiez les mains dans le cambouis et vous contentiez de performances aléatoires selon les logiciels utilisés. Chaque jour, la communauté avance vers plus de stabilité et de meilleurs résultats. Mais le chemin à parcourir sera encore long avant d’avoir la même expérience que sur Windows. 

J’ai cependant bon espoir pour les années à venir. Valve a mis un grand coup dans la fourmilière, prouvant que le gaming sous Linux n’est plus une chimère. Pour la communauté des gamers qui carburent à Debian, Ubuntu, Arch et compagnie, c’est déjà un énorme bond en avant. 

Je me prends même à imaginer une résurrection des Steam Machines dans un futur pas si lointain. Imaginez dans votre salon une console dotée de la puissance d’un PC, modulable grâce à des composants facilement remplaçables, tournant avec une interface de console, tout ça jouable dans le confort de votre canapé. 

Une nouvelle ère du jeu vidéo s’ouvre pour GNU/Linux. Les distributions décriées il y a quelques années comme étant trop austères et réservées aux accros de la ligne de commande montrent maintenant qu’elles ont les mêmes capacités que Windows et MacOS. Pour ma part, il n’y aura probablement plus de retour en arrière. Je retrouve le bonheur d’un système d’exploitation libre tout en ayant à côté de moi ma manette fétiche. Que demander de plus ? 

Si vous aussi vous avez sauté le pas du gaming sous GNU/Linux, je vous invite à faire part de vos retours à la communauté dans les commentaires !

Modifié le 03/09/2020 à 16h02
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