Quand Steve Jobs disparaît, beaucoup doutent de la capacité d’Apple à lui survivre. La suite montrera une autre réalité : l'entreprise a moins remplacé son fondateur qu’elle n’a transformé son héritage.

Quinze ans après la mort de Steve Jobs, Apple a profondément changé ©Kemarrravv13 / Shutterstock.com
Quinze ans après la mort de Steve Jobs, Apple a profondément changé ©Kemarrravv13 / Shutterstock.com

« Steve Jobs est mort ». Dans la nuit du 5 octobre 2011, heure française, la nouvelle saisit la planète tech et dépasse largement le cercle des fidèles d’Apple. Une fois passé le choc, la même interrogation revient partout : comment l’entreprise pourrait-elle continuer à rayonner sans celui qui en était à la fois le stratège, le symbole et la voix ? La réponse ne viendra ni d’un successeur providentiel ni d’une rupture immédiate. Apple a survécu autrement, par une transformation lente, méthodique et profonde.

Une succession sous contrôle, dans l’ombre persistante de Steve Jobs

Les débuts de Tim Cook à la tête d’Apple n’ont rien de spectaculaire, et c’est presque logique. L’homme choisi pour succéder à Steve Jobs vient des opérations. Là où le cofondateur incarnait la vision produit et la mise en scène, Cook apparaît comme son exact opposé : un dirigeant méthodique, discret, davantage tourné vers l’exécution que vers le récit.

Il prend pourtant les commandes d’une entreprise en excellente santé. En un peu plus d’une décennie, Apple a retrouvé sa place au premier plan avec l’iMac, imposé l’iPod, puis bouleversé l’industrie avec l’iPhone et, dans une moindre mesure, l’iPad. En 2011, la marque ne traverse pas une crise de succession au sens industriel du terme : elle dispose d’une image très forte, de produits installés et d’une dynamique commerciale intacte.

L'iPhone a hissé Apple sur le podium des plus grandes marques du monde ©Paul Sakuma Photography
L'iPhone a hissé Apple sur le podium des plus grandes marques du monde ©Paul Sakuma Photography

Dans les premières années de l’ère Cook, Apple s’appuie d’ailleurs largement sur cet héritage. Entre 2011 et 2013, l’entreprise affine surtout des lignes déjà bien établies, avec de nouvelles générations d’iPhone, d’iPad et de MacBook Air. Le public suit, et même massivement. Les ventes d’iPhone continuent de progresser, tandis que l’écosystème Apple séduit un nombre croissant d’utilisateurs.

Reste qu’une partie des observateurs commence alors à douter. La machine Apple tourne, mais elle ronronne un peu. Chez les passionnés de technologie, les critiques sur le manque d’audace se multiplient, et l’entreprise semble entrer dans une phase de consolidation plus que de rupture. La marque reste puissante, mais son image d’agitateur de l’industrie commence déjà à évoluer.

Apple cesse de vendre seulement des objets pour bâtir un écosystème

L'iPhone est le produit le plus vendu d'Apple, et c'est un problème pour le constructeur. Si une génération de smartphones tousse, c'est l'entreprise toute entière qui s'enrhume. Tim Cook n'est pas un homme de produits, mais s'est entouré d'une équipe pour projeter Apple dans une autre dimension et diversifier son catalogue, comme ses sources de revenus.

En 2014, l’Apple Watch marque un tournant dans cette stratégie. Apple investit l’univers des montres connectées avec un produit encore imparfait à ses débuts, mais qui s’améliore année après année jusqu’à devenir un prolongement crédible de l’iPhone. La montre connectée illustre bien la méthode Cook : moins de révolution immédiate, davantage de maturation progressive, jusqu’à imposer un nouvel usage dans l’écosystème de la marque. Jusqu'à tout récemment, Apple était le premier vendeur de montres connectées dans le monde, mais également de montres tout court.

L'Apple Watch, premier « nouveau » produit sous l'ère Tim Cook ©Apple

En 2016, rebelote. Apple annonce les AirPods, ses premiers écouteurs sans-fil. Sur le web, les internautes multiplient les commentaires moqueurs sur ces nouveaux produits, expliquant que personne ne porterait de cotons-tiges dans la rue. Dix ans plus tard, les analystes estiment que le constructeur aurait vendu environ 550 millions d'exemplaires, toutes générations confondues.

La vraie évolution qui reflète le plus la stratégie de Tim Cook à la tête d'Apple est à trouver du côté des services. À la mort de Steve Jobs, cette catégorie génère de confortables revenus, qui proviennent essentiellement des commissions prélevées sur les ventes de l'App Store. Le nouveau patron a transformé cette ligne comptable en vache à lait, en multipliant les services. iCloud, Apple Music, Apple TV dans l'univers du streaming, Apple Pay…le constructeur californien a multiplié les abonnements en seulement quelques années. Après le Mac, l'iPhone devient le cœur de la vie numérique, et le poumon économique de la société.

Séries, musique, podcast et sport : Apple est partout, sur tous les appareils ©Apple

Les consommateurs occasionnels, qui achètent un iPhone tous les trois ans, deviennent des clients récurrents, et la division Services ne cesse de progresser pour représenter près d'un quart du chiffre d'affaires de l'entreprise. Cela représente en 2025 une somme de 109 milliards de dollars à elle toute seule. C'est plus que le chiffre d'affaires annuel de bon nombre d'entreprises du CAC 40.

Avec Tim Cook, la Pomme devient moins flamboyante, mais bien plus solide

En près de 15 ans, Tim Cook n'a pas seulement suivi les pas de Steve Jobs, mais a imposé à Apple une transformation en profondeur. L'entreprise n'est plus le trublion de la tech, celle dont on attendait chaque présentation pour savoir comment elle allait révolutionner notre quotidien. Si l'on devait filer la métaphore, Steve Jobs représentait l'adolescence d'Apple, une période bruyante faite de coups d'éclat risqués. Tim Cook, lui, incarne l'âge adulte, la responsabilité et une certaine aversion au risque.

Finie la grosse start-up des années 2000, l'actuel patron en a fait une machine de guerre industrielle et commerciale que rien ne semble arrêter. Si l'on peut reconnaitre que Cook et ses équipes se reposent sur la ligne de produits mise en place par Steve Jobs du temps de son vivant, le chiffre d'affaires de l'entreprise a été multiplié par quatre entre 2011 et 2025, passant de 108 milliards de dollars à 416 milliards de dollars. Le bénéfice a lui aussi quadruplé pour passer de 26 à 112 milliards de dollars. D'un point de vue financier, c'est une réussite incontestable.

Apple a raté le virage de l'IA et a bien du mal à revenir au niveau ©Mamun_Sheikh / Shutterstock.com

Tout n'est pas rose pour autant. Apple semble avoir raté la révolution provoquée par l'arrivée de l'intelligence artificielle et patine depuis de nombreux mois pour revenir dans la course. Les observateurs du groupe rappelleront qu’Apple préfère attendre qu’une technologie mûrisse avant de l’adopter. C’est vrai, mais cette prudence érode l’image d’innovation forgée sous Steve Jobs. Pendant ce temps, NVIDIA est devenue l'entreprise la plus valorisée de l'histoire, et Google ou OpenAI font la Une à chaque présentation d'un nouveau modèle. Pendant ce temps, les fans attendent désespérément la sortie d'un Siri dopé à l'IA, qui ne cesse d'être repoussé.

On peut aussi citer l'Apple Vision Pro, le casque de réalité mixte sur lequel Apple a massivement investi. Les ventes sont faibles, c'était attendu pour un appareil proposé à un prix de 4 000 euros, mais le grand public ne s'est jamais vraiment intéressé à cet ordinateur spatial, et le produit est rapidement tombé dans l'oubli.

Après 15 années sous Tim Cook, Apple a-t-elle besoin d'une nouvelle vision ? ©Vanity Fair/Norman Jean Roy

C’est sans doute là que se joue le véritable bilan de l’après-Jobs. Apple a survécu, prospéré, et même renforcé sa puissance. Mais cette réussite s’est construite au prix d’une transformation profonde : la firme a perdu une part de son aura d'outsider pour devenir un empire plus prévisible, plus méthodique et bien mieux armé pour durer. Reste désormais une autre question, presque aussi sensible que celle de 2011 : qui, après Tim Cook, pourra redonner à Apple le goût du risque ? En interne, un nom revient déjà avec insistance, celui de John Ternus, patron du hardware et possible incarnation d’un nouveau chapitre.

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