Mangez des pommes ! Apple a fêté ses 50 ans ce 1er avril 2026. Pour raconter ce demi-siècle d’informatique et de tech, j'ai choisi, le temps d’un article, de laisser de côté les produits, services et logiciels qui ont forgé la légende de la marque, pour me concentrer sur celles et ceux qui les ont rendus possibles. Des fondateurs visionnaires aux héritiers plus discrets, l’histoire d'Apple s'est aussi écrite à travers des dirigeants marquants, des tempéraments hors norme, des visions opposées et quelques génies.
La firme de Cupertino souffle ses 50 bougies, mais l'histoire d'Apple ne se résume pas à l'iPhone ni au Mac, ni même au seul culte de Steve Jobs. Depuis 1976, la marque s'est construite par strates successives, chacune portée par une personnalité différente. Steve Wozniak en a posé les bases techniques, Steve Jobs a simplifié l'informatique avant d'en faire un objet de désir, Jony Ive a donné une forme au futur, Tim Cook a industrialisé l'empire, et la génération montante prépare déjà la suite.
Pour comprendre Apple à 50 ans, il faut donc raconter celles et ceux qui ont imprimé leur caractère à la firme. C'est en tout cas ma lecture de l'entreprise ; libre à vous d'en débattre en commentaires et d'y ajouter les noms que j'aurais pu oublier.

Deux gars dans un garage…
Steve Wozniak, d'abord. Le premier miracle Apple n'a pas été une keynote, mais un circuit imprimé. Avec l’Apple II, celui qu'on appelle Woz offre à la jeune société son premier grand succès commercial et contribue à rendre l’informatique personnelle compréhensible, presque accueillante, pour le grand public. Bien avant le design industriel et le marketing mondial, Apple a d'abord été une démonstration de virtuosité technique rendue accessible au grand public.

Steve Jobs, lui, comprend très tôt qu'une carte mère ne suffit pas à faire une révolution. Son vrai talent, dès les débuts, consiste à transformer une invention en produit, puis un produit en récit. Le Macintosh de 1984 installe durablement Apple dans l'imaginaire collectif, même si ses débuts commerciaux sont moins glorieux que la légende ne le raconte souvent. L'échec relatif du Mac, puis la guerre interne avec John Sculley conduisent à l'éviction de Jobs en 1985. Une sortie brutale, mais fondatrice.
La crise de l'adolescence
Dans le roman Apple, Mike Markkula est souvent relégué au rôle d'investisseur providentiel. C'est beaucoup trop peu. Ancien d'Intel, il apporte certes l'argent, mais surtout une colonne vertébrale. Il comprend très tôt qu'Apple ne doit pas seulement fabriquer des ordinateurs : elle doit fabriquer une identité. Sa philosophie marketing reste, près d'un demi-siècle plus tard, l'un des mantras de la marque à la pomme : comprendre le client, se concentrer sur l'essentiel et soigner la perception jusque dans la présentation.
John Sculley, ensuite, est resté dans l'histoire comme le patron qui a fait partir Jobs. Ce n'est pas faux, mais c'est un peu court. Recruté chez Pepsi en 1983, il incarne aussi l'entrée d'Apple dans l'âge adulte, avec ce que cela suppose de rationalisation, de marketing de masse et de management plus rigoureux.
La légende noire de Sculley tient à son duel avec Jobs ; son rôle réel est dans les faits plus ambigu : il a aidé Apple à grandir, même si son passage a aussi accompagné les premiers flottements stratégiques de l’entreprise, tout en écartant celui qui incarnait son énergie créatrice la plus imprévisible.
Le retour du fils prodigue
Gil Amelio, lui, occupe le poste ingrat par excellence : reprendre Apple alors que l'entreprise est en crise ouverte. En 1996-1997, la société accumule les contre-performances et cherche désespérément une sortie de crise. Son geste le plus important reste pourtant décisif : le rachat de NeXT, annoncé pour 400 millions de dollars en décembre 1996.
Officiellement, Apple rachète une technologie logicielle. Dans les faits, elle rachète aussi le chemin du retour de Steve Jobs et les fondations de ce qui deviendra Mac OS X.
Quand Jobs revient en 1997, il ne revient pas pour jouer les mascottes. Comme le rappelle Harvard Business Review, il retrouve une entreprise structurée en unités autonomes, chacune avec son propre compte de résultat, et remet très vite tout le groupe sous une seule ligne de commandement. Puis vient la séquence qui a figé sa légende : iMac, iBook, iPod, puis iPhone.
Dans un article dédié, le média américain The Verge parle même du « greatest run of products in tech history ». La formule a quelque chose d'excessif et, donc, de très juste. Steve Jobs en version 2.0 n'est plus seulement ce fondateur brillant, c'est aussi un maniaque de l'ordre qui transforme Apple en machine à lancer des objets iconiques.
Jony Ive, lui, a donné une forme au futur. Quand Apple annonce son départ en 2019, l'entreprise reconnaît noir sur blanc qu'il a joué un rôle majeur dans sa renaissance. De l'iMac de 1998 à l'iPhone, en passant par l'Apple Park, Ive n'a pas seulement dessiné des produits, il a redéfini les standards du design technologique. Avec lui, Apple n'a plus seulement vendu des machines bien pensées ou puissantes ; la marque a commencé à vendre du désir.
La machine de guerre est lancée
Tim Cook, enfin, a réussi ce que peu pensaient possible : ne pas imiter Jobs, et pourtant prolonger son œuvre. Nommé CEO en août 2011 quelques mois avant le décès de Jobs, l'ancien maître d'œuvre des opérations transforme Apple en forteresse industrielle. Sous sa direction, le groupe devient la première entreprise à franchir les 3 000 milliards de dollars de capitalisation, tout en continuant d'étendre son empire matériel, logiciel et services. Là où Jobs a bâti le mythe, Cook a consolidé l'empire.
La transition, elle, a déjà commencé. Avant de prendre sa retraite, Jeff Williams (qui a supervisé le design, la montre connectée Apple Watch et les initiatives santé) a cédé en juillet 2025 son poste de chief operating officer (COO) à Sabih Khan. Son départ a refermé une longue séquence interne.
Et dans les spéculations sur l'après-Cook, un nom revient désormais avec insistance : celui de John Ternus. Le patron du hardware d'Apple est, selon Reuters, le successeur le plus probable aux yeux de plusieurs observateurs et sources proches du dossier. Ce n'est pas anodin : à 50 ans, Apple semble regarder moins vers un nouveau showman que vers un patron du produit, calme et méthodique.
Et s’il fallait prolonger ce voyage dans les coulisses d'Apple par quelques lectures, je conseillerais d'abord la biographie de Steve Jobs par Walter Isaacson, sans doute l'un des meilleurs moyens de comprendre la puissance de fascination et de contradiction du père du Mac, de Lisa, de l'iPod, de l'iPhone, de l'iPad et j'en passe.
Puis viendrait iWoz, l'autobiographie de Steve Wozniak riche en anecdotes sur la création de l'entreprise, des Apple I/II/III et sur ses relations avec Jobs, indispensable pour redonner toute sa place à ce génie discret et sympathique qui a offert à Apple ses fondations les plus solides.
Enfin, si l'on passe du livre à l'écran, bien que quasiment introuvable sur Internet, le téléfilm Les Pirates de la Silicon Valley garde pour moi une longueur d’avance sur des films plus léchés comme Steve Jobs de Danny Boyle ou Jobs avec Ashton Kutcher, pourtant bluffant de ressemblance. Force est de constater que les autres visages d'Apple n'ont pas bénéficié de la même attention que Steve Jobs au cinéma.
On retiendra tout de même, côté fiction, l'épisode marquant de Super Pumped (Apple TV+) où Travis Kalanick, alors patron d'Uber et joué par l'excellent Joseph Gordon-Levitt, se retrouve convoqué dans le bureau de Tim Cook (incarné par Hank Azaria), lequel lui demande calmement une bonne raison de ne pas retirer son appli de l'App Store. Toute la méthode du patron actuel d'Apple tient peut-être dans cette très longue scène : une main de fer dans un gant de velours.
Ces Français qui ont compté chez Apple
L’histoire d'Apple ne s'est pas écrite qu'en Californie. Elle a aussi, par moments, parlé français. Jean-Louis Gassée a d'abord dirigé Apple France avant de prendre les rênes de la division Macintosh après le départ de Steve Jobs. Plus tard, Pascal Cagni, nommé par Jobs lui-même, a piloté pendant plus d’une décennie les activités d'Apple en Europe, au Moyen-Orient, en Inde et en Afrique.
Côté logiciel, Bertrand Serlet a longtemps incarné l'épine dorsale technique de Mac OS X. Et côté recherche, Jean-Marie Hullot reste associé, via l'INRIA, aux travaux qui ont nourri l'interface du premier iPhone. À 50 ans, Apple continue de parler californien, bien sûr, mais une petite part de sa syntaxe technologique vient aussi de France.