Tout a commencé pour moi avec un iPod, puis un iMac, puis un iPhone. Vingt ans plus tard, Apple a transformé mes habitudes en réflexes, au point de me faire vivre dans une prison dorée dont je ne suis pas sûr de vouloir sortir.

Apple m'accompagne depuis mon adolescence, et je ne peux plus m'en passer - Image générée par intelligence artificiele
Apple m'accompagne depuis mon adolescence, et je ne peux plus m'en passer - Image générée par intelligence artificiele

Je me souviens très bien de mon premier produit Apple. Ce n’était ni un Mac ni un iPhone, mais un iPod mini acheté en 2005, à une époque où la marque n’occupait pas encore la place quasi hégémonique qu’on lui connaît aujourd’hui. À ce moment-là, je n’avais pas le sentiment de faire un choix important. J’achetais un bel objet, simple à utiliser, différent de ce que proposait le reste du marché. Je ne savais pas encore que ce premier achat allait ouvrir une longue séquence, faite d’habitudes, de confort et d’une forme de dépendance technologique. Vingt ans plus tard, Apple accompagne presque tous mes gestes numériques, du travail aux loisirs, au point de rendre toute sortie de l’écosystème aussi peu naturelle qu’un déménagement.

Tout a commencé avec un iPod mini

2005. Je suis lycéen et j’ai envie d’un lecteur MP3 pour écouter ma musique avant d’aller en cours. Dans l’hypermarché du coin, je tombe presque aussitôt sur l’iPod mini. À côté des autres baladeurs en plastique, ce petit appareil en aluminium, avec sa molette si particulière, détonne immédiatement. Il coûte aussi trois fois plus cher que les modèles concurrents. Après d’âpres négociations, j’obtiens un prêt familial et repars avec mon premier iPod. L’expérience me séduit dès les premiers jours.

L'iPod mini, premier contact avec Apple (j'ai pris le modèle gris) ©Shutterstock
L'iPod mini, premier contact avec Apple (j'ai pris le modèle gris) ©Shutterstock

Je découvre une navigation limpide dans mes dizaines d’albums soigneusement classés, et iTunes m’offre une manière nouvelle de gérer ma bibliothèque musicale. J’ai le sentiment de ne pas seulement acheter un lecteur MP3, mais un produit différent, plus simple, plus cohérent. L’iPod mini ne restera pourtant que quelques mois dans ma poche : six mois plus tard, je le revends pour m’offrir un iPod 5G, encore plus cher, avec son écran couleur et la lecture vidéo. Sans le savoir, je venais surtout d’acheter ma première habitude Apple.

2006. Mon vieux PC commence à montrer des signes de fatigue et je dois changer de machine. Le marketing d’Apple fait le reste. Je m’intéresse au Mac, dont je n’avais jusque-là qu’une idée très vague. L’iMac Intel vient tout juste de sortir et, là encore, l’objet tranche avec tout ce que je connais du monde PC. Blanc, tout-en-un, presque sculptural, il me semble appartenir à un autre univers.

Une bien plus fière allure que mon PC HP Pavillon de l'époque ©Shutterstock

Une nouvelle fois, j’use d’arguments plus ou moins honnêtes pour convaincre mon père de céder à ce qui ressemble fort à un caprice. Mac OS X me paraît plus simple à apprivoiser et plus fluide que Windows XP. Pourtant, je perçois déjà les limites de la plateforme : certaines de mes applications favorites ne sont pas disponibles, je dois installer Windows via Boot Camp pour retrouver certains logiciels, et les jeux vidéo disparaissent presque totalement de l’équation. Mes amis gamers se moquent gentiment de ma nouvelle obsession. Peu importe. Je suis un peu seul, peut-être, mais je suis bien sur Mac.

2007 : l’iPhone. Je l’attends près d’un an, entre son annonce en janvier et son lancement, fin novembre, en exclusivité chez Orange. Il coûte 399 euros, une fortune pour l’époque, sans compter le forfait obligatoire à 50 euros par mois. Le prix d’un morceau de futur dans la poche. Pendant une journée, je deviens presque la star de l’amphi.

L'iPhone : un choc et un pas (couteux) dans le futur ©Shutterstock

Durant ses premiers mois, l’iPhone est surtout un objet ostentatoire, fascinant, encore un peu vide aussi. Mais l’arrivée des applications, en 2008, change tout. Il cesse d’être un simple symbole pour devenir le couteau suisse de ma vie numérique. Progressivement, il remplace mon appareil photo, mon GPS et même mon camescope. Aujourd’hui, le smartphone est devenu indispensable à tout le monde. Mais dès l’arrivée de l’iPhone, et en seulement deux ans, Apple avait déjà pris dans ma vie une place dont il deviendrait très difficile de sortir.

Cette photo a été prise avec l'iPhone il y a près de 20 ans. On revient de loin ©Mathieu Grumiaux pour Clubic

Apple a rendu ma vie plus simple, puis plus dépendante

Une fois ferré, difficile de se passer des produits Apple. C’est même là que réside le point le plus important, et le plus insidieux : la synchronisation. Aujourd’hui, tous mes services et toutes mes données circulent d’un terminal à l’autre sans presque aucune friction. Je récupère automatiquement les photos de mon iPhone sur mon Mac pour les retravailler. Quand je quitte le salon pour la salle de bains, ma musique bascule sur le HomePod mini pour accompagner mes séances de chant sous la douche. Je réponds à mes messages depuis l’Apple Watch, qui me sert aussi de coach sportif, et dans la voiture, c’est CarPlay qui prend le relais. Peu importe l’écran que j’ai sous les yeux, je reprends mes tâches là où je les ai laissées.

Apple vante depuis longtemps la qualité de son expérience utilisateur, et c’est bien là la clé de son succès. Tout fonctionne presque naturellement avec un minimum d’effort. Presque, car il y a bien sûr des bugs, et la qualité logicielle de la marque s’est érodée ces dernières années. Mais dans l’ensemble, Apple a simplifié ma vie numérique. Je ne pense plus vraiment à la manière d’utiliser un ordinateur ou un téléphone ; je pense seulement à ce que je veux en faire.

Même pour payer ma baguette, Apple est toujours dans les parages ©Shutterstock

Cette fluidité a pourtant son revers : Apple ne devient plus seulement utile, mais indispensable. Il m’est de plus en plus difficile d’envisager un autre matériel, de peur de briser l’harmonie entre mes appareils. Si j’achète des écouteurs sans fil, ce seront presque forcément des AirPods, pour la simplicité de connexion sur l’ensemble de mes produits. Même logique pour les objets connectés, qui doivent être compatibles HomeKit. Apple n’est plus seulement un choix de cœur, mais un choix de raison, presque un choix contraint. Si je veux préserver ce confort, je dois accepter les tarifs de la marque et m’enfermer un peu plus dans cette prison dorée.

La prison existe, même quand elle est confortable

Le confort Apple se paie, et souvent au prix fort. La marque n’a jamais vraiment cherché à être accessible, et j’ai fini par intégrer ce surcoût comme la condition d’une tranquillité d’usage devenue essentielle à mes yeux. Je sais très bien que certaines enceintes sont meilleures et moins chères que mes HomePod, mais les remplacer reviendrait à casser quelque chose dans l’équilibre de ma vie numérique. Changer un produit, chez Apple, ce n’est jamais remplacer un simple objet : c’est risquer de rompre une chaîne d’habitudes que j'ai mis des années à construire. J’ai bien essayé, un jour, d’acheter un smartphone Samsung, par esprit de rébellion. Six mois plus tard, je revenais à l’iPhone pour retrouver mon petit espace bien rangé.

Apple apporte aussi son lot de contrariétés, surtout face aux proches ou aux collègues qui n’évoluent pas dans le même univers. Transférer une vidéo à un ami sur Android peut vite devenir un calvaire, sauf à accepter une compression ou à passer par un service tiers. Sur ce terrain, Windows et Android restent souvent plus ouverts et plus souples. Être équipé presque exclusivement de produits Apple impose donc, paradoxalement, de chercher régulièrement des solutions de contournement. Google Docs pour le travail, WhatsApp pour les échanges, quelques liens de partage ici ou là : dès qu’il faut sortir de l’écosystème, c’est souvent à moi de m’adapter.

Même partager une simple photo peut être un casse-tête ©Shutterstock

Comme si cela ne suffisait pas, l’Union européenne s’est mise, elle aussi, à bousculer cette prison dorée. Sur le papier, la logique se défend : Bruxelles veut ouvrir davantage iOS et limiter les effets de verrouillage de l’écosystème Apple. En tant qu’utilisateur, pourtant, le résultat a parfois un goût étrange. Certaines fonctions pensées pour renforcer la continuité entre les appareils arrivent plus tard, ou pas du tout, sur le Vieux Continent. L’exemple d’iPhone Mirroring me parle particulièrement : voir Apple privée, en Europe, d’une fonction qui pousse justement très loin la logique de son écosystème (la recopie de l'iPhone sur le Mac), c’est presque assister à une tentative de démolition de la chambre que j’ai mis vingt ans à aménager. Je comprends l’intention politique. Mais elle ressemble parfois à une privation de confort plus qu’à une libération.

Au fond, c’est peut-être cela le plus troublant avec Apple : je vois parfaitement les limites du système. Je sais ce qu’il me coûte, je mesure les réflexes qu’il m’impose, et je constate régulièrement les petites complications qui apparaissent dès que je sors de son univers. Mais rien ne pèse vraiment face au confort accumulé au fil des années. Je ne suis pas enfermé par naïveté. Je le suis en pleine conscience, par paresse aussi, avec cette impression étrange d’avoir accepté, peu à peu, que ma liberté numérique valait moins à mes yeux que la continuité de mon quotidien.

Je vois très bien les barreaux. Simplement, j’ai fini par m’y sentir chez moi.