En conditions normales, le système de navigation européen Galileo offre des performances deux à trois fois supérieures au GPS américain. Imaginez qu'avec son service haute précision, il peut descendre sous les 25 centimètres. Le tout gratuit et ouvert à tous. Pourtant sur votre téléphone, vos données de déplacement transitent par les serveurs de Google ou d'Apple. Et l'IGN, que l'État français finance à hauteur d'une centaine de millions d'euros par an, reste absent de la majorité des services numériques publics.

Comment Google et Apple brident Galileo et l’IGN, pourtant gratuits et plus performants pour vos trajets en France
Comment Google et Apple brident Galileo et l’IGN, pourtant gratuits et plus performants pour vos trajets en France

La géolocalisation est l'un des rares domaines où l'Europe a construit une infrastructure qui tient largement la route face à celle des États-Unis. Mais entre le signal satellite et la carte qui s'affiche sur votre écran, les Big Tech américains ont déjà repris la main.

Galileo, bien plus qu'un "GPS européen"

Le GPS a été conçu dans les années 70 par le Département de la Défense américain. Il en est toujours propriétaire. Washington peut dégrader la précision du signal civil en cas de crise. C'est arrivé lors du conflit en ex-Yougoslavie dans les années 90, et c'est techniquement toujours possible. Galileo, lui, est civil par conception. Son signal ne peut pas être altéré par une décision extérieure à l'Europe. C'est d'ailleurs l'un des objectifs fondateurs du programme, formulé ainsi par l'Agence spatiale européenne : déterminer une position au sol en utilisant uniquement Galileo en toute autonomie.

Galiléo et le GPS ne jouent pas dans la même cour. En conditions normales, Galileo atteint 1,5 mètre. Le GPS standard tourne entre 3 et 5 mètres. Mais il y a une couche supplémentaire. Depuis le 24 janvier 2023, l'EUSPA a activé le HAS (High Accuracy Service). C'est le premier service de ce type fourni gratuitement et sans restriction par une constellation de navigation civile. Il permet une précision inférieure à 25 centimètres horizontalement, en temps réel, sans abonnement et sans infrastructure supplémentaire côté utilisateur. Pour la navigation piétonne en ville, pour les applications agricoles de précision ou pour les chantiers de construction, cet écart avec le GPS est considérable.

Galileo
Galileo

Le programme a coûté environ 10 milliards d'euros à l'Union européenne depuis son lancement (PDF). L'EUSPA estimait en 2021 que plus de deux milliards de smartphones compatibles Galileo avaient déjà été vendus dans le monde. Cinq ans plus tard, le vôtre en fait très probablement partie, que ce soit sous iOS ou Android. Le même rapport indique un taux de satisfaction de 95 % sur le service ouvert et de 94 % sur le HAS auprès des utilisateurs professionnels interrogés entre octobre 2024 et février 2025.

Côté usages, le HAS cible en priorité des secteurs qui ont besoin d'une précision au centimètre pour des géomètres, l'agriculture, le génie civil, mais aussi, à terme, la conduite autonome et les drones de livraison.

En revanche, Galileo n'a pas le contrôle sur ce que fait le téléphone, ni sur la manière dont le signal est implémenté dans l'OS.

Votre téléphone snobe toujours Galileo

Les smartphones actuels ne captent pas un seul type de signal satellite. Ils embarquent une puce GNSS (Global Navigation Satellite System). Celle-ci est capable de recevoir simultanément GPS, Galileo, GLONASS (le système russe) et BeiDou (le système chinois). En théorie, si un signal est brouillé ou indisponible, un autre prend le relais. En pratique, c'est le système d'exploitation qui décide du poids accordé à chaque constellation. Or, ni Apple ni Google ne documentent publiquement cet arbitrage.

Pour accélérer la première localisation, les appareils utilisent l'A-GNSS (Assisted GNSS). Avant même que les satellites répondent, le téléphone télécharge des données d'assistance depuis les serveurs d'Apple ou de Google. Ces dernières indiquent à la puce quels satellites chercher et où les trouver dans le ciel. Sans assistance, un démarrage à froid prend typiquement 30 secondes dans des conditions optimales, mais bien plus en milieu urbain ou sous couverture nuageuse dense. Avec l'A-GNSS, cette étape est réduite à quelques secondes. Donc, même quand Galileo fournit le signal final, cette phase préliminaire passe par une infrastructure américaine.

©Shutterstock

Apple a intégré la compatibilité Galileo à partir de l'iPhone 7, en 2017. Mais l'exploitation complète du signal a été progressive sur les années suivantes. Google Maps, de son côté, n'indique à aucun moment quelle constellation est en train de vous positionner. L'utilisateur n'a aucun moyen de le savoir, et aucun moyen de favoriser Galileo sur le GPS. Ce sont des décisions prises dans des couches logicielles opaques, sans transparence ni contrôle possible côté utilisateur.

Et puis il y a les ensembles de données développés par les Big Tech eux-mêmes. Quand le signal satellite est faible (en intérieur, en sous-sol...) le smartphone utilise le Google Location Service ou le service équivalent d'Apple pour affiner sa position à partir des réseaux Wi-Fi environnants. Ces deux entreprises maintiennent des bases de données mondiales qui associent les identifiants des points d'accès Wi-Fi à des coordonnées géographiques. Ces bases sont constituées en scannant les réseaux Wi-Fi lors des tournées de Street View mais aussi directement via les appareils des utilisateurs eux-mêmes. Aucun service public européen n'offre d'équivalent à cette infrastructure de positionnement hybride.

Google monétise vos déplacements

Google Maps ne collecte pas seulement votre position au moment où vous l'ouvrez. L'application peut enregistrer vos trajets, les adresses fréquentées, la durée des visites, la fréquence de retour et le mode de transport. Jusqu'en 2023, ces données étaient stockées sur les serveurs de Google et liées à votre compte. Google a été condamné à payer 392 millions de dollars pour des pratiques de localisation trompeuses. En 2023, l’entreprise a également écopé d’une amende de 93 millions de dollars dans une procédure distincte. Sous la pression réglementaire, Google a annoncé un changement de stockage pour l'historique des positions (appelé "Timeline" ou "Vos trajets"). Dorénavant, cette chronologie serait stockée directement sur l'appareil plutôt que dans le cloud. La collecte en temps réel des données de position reste cependant active tant que l'application fonctionne en arrière-plan.

On s'en doute, ces données de géolocalisation ont une vraie valeur pour le géant californien. Elles permettent à Google de proposer des publicités géolocalisées aux commerçants ciblant les utilisateurs qui passent devant leur boutique via ses outils Google Ads. Les données de flux agrégées nourrissent aussi le service Google Popular Times, lequel indique à quel moment un lieu est fréquenté, et les fonctions de "trafic en direct" de Maps. Ces données ne sont pas revendues à des tiers dans leur forme brute, mais elles alimentent un écosystème publicitaire dont le chiffre d'affaires annuel dépasse les 200 milliards de dollars.

L'ancinne timeline de Google Maps ©Google Communities

Et puis, bien sûr, il y a Waze, propriété de Google depuis 2013. L'application agrège les données de trafic de ses utilisateurs et les met à disposition des collectivités via son programme "Connected Citizens". Plusieurs dizaines de partenaires français en font partie parmi lesquels le département du Var, de l'Isère, du Loiret, et des communes comme Paris et Versailles. En échange de données publiques sur les fermetures de routes et les travaux, les collectivités reçoivent des flux de trafic en temps réel. L’échange peut sembler équilibré, mais plusieurs métropoles, dont le Grand Lyon, ont longtemps hésité avant de rejoindre Waze. Si la collectivité fournit des données d’intérêt public, l’algorithme de routage reste entièrement contrôlé par la plateforme, sans prise en compte explicite des politiques de mobilité locales. La collectivité fournit des données d'intérêt public. Mais en retour, elle n'a donc aucun pouvoir sur ce que Google fait du reste.

L'IGN cartographie la France depuis 86 ans, mais l'administration préfère Google Maps

L'Institut national de l'information géographique et forestière est un établissement public sous tutelle de l'État. Il existe depuis 1940. Il produit la BD TOPO, référence officielle de la cartographie française, ainsi que le Géoportail et les données IGN Rando. En 2024, l'institut a lancé l'application "Cartes IGN" et la Géoplateforme, une infrastructure nationale ouverte pour le partage de données géographiques. Ces deux projets ont été présentés dans son rapport d'activité annuel pour "une cartographie souveraine". Sa couverture des zones rurales, des réseaux de sentiers et des territoires d'outre-mer est sans équivalent dans l'offre commerciale. Google Maps traite ces territoires avec beaucoup moins de soin.

Pourtant, de nombreux portails de services publics et d'applications développées pour des collectivités locales intègrent des tuiles Google Maps plutôt que les données du Géoportail. Il faut dire que l'API Google Maps est connue des développeurs web, bien documentée, et gratuite jusqu'à un certain volume de requêtes. Elle est aussi intégrée par défaut dans de nombreux frameworks courants. L'IGN propose ses propres APIs via apicarto.ign.fr et la Géoplateforme, mais elles restent moins adoptées dans les appels d'offres publics. Aucune réglementation française n'oblige une administration à préférer une solution cartographique souveraine. Le RGPD encadre les données personnelles, pas les choix d'API.

Des alternatives crédibles existent et fonctionnent. OpenStreetMap est un projet cartographique communautaire mondial. La France y est représentée avec un niveau de détail qui rivalise avec Google Maps sur la plupart des usages courants, et parfois mieux en zone rurale ou pour les itinéraires de randonnée. Organic Maps, CoMaps et OsmAnd l'exploitent sur mobile, sans collecte de données, sans publicité, avec une compatibilité native avec Galileo. Ces outils sont utilisés par plusieurs États membres de l'Union européenne dans leurs services publics.

En réponse, l'IGN a lancé cartes.gouv.fr, un portail ouvert agrégeant les données géographiques publiques françaises. Mais le chemin entre un portail de données publiques bien conçu et son adoption dans les appels d'offres des collectivités reste long, et aucune obligation réglementaire ne pousse dans cette direction.

Data Act et mobilité : une procédure encore inexistante

Le Data Act européen est entré en application le 12 septembre 2025. Celui-ci crée notamment un droit d'accès des autorités publiques aux données détenues par des acteurs privés, en cas de nécessité publique. En théorie, une métropole française pourrait demander à Google de lui restituer des données de flux de déplacement agrégées sur son territoire ; des informations par ailleurs générées par ses propres habitants en utilisant Waze ou Google Maps.

En pratique, les lobbyistes ont fait leur travail. Les conditions restent imprécises. Le règlement indique que les structures publiques doivent se coordonner pour ne pas demander deux fois les mêmes données. Le critère d'urgence doit être "affiné pour éviter les abus". Aucune procédure de ce type n'a donc été activée en France à ce jour.

La France a donc non seulement une infrastructure satellite performante et une cartographie ultra-précise, le tout soutenu par un cadre réglementaire qui pourrait, à terme, rééquilibrer l'accès aux données de mobilité. Reste qu'à l'heure actuelle, nos trajets continuent d'enrichir les bases de données d'une entreprise californienne.

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