Un revenu universel en crypto-monnaie : douce utopie ou vraie bonne idée ?

Plusieurs projets non-gouvernementaux tentent de lancer des formes de revenus universels s’appuyant sur des blockchains et des crypto-monnaies. Beaucoup ont déjà échoué, mais d’autres les ont remplacé. Utopie ou vraie bonne idée ?

L’idée d’accorder à tout le monde un revenu universel (« Universal Basic Income », UBI - acronyme plus répandu que notre franco-français RU, pour « Revenu Universel ») n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs décennies, en Afrique, au Canada ou en Europe, et même tout récemment (Espagne, Allemagne), des gouvernements nationaux ou locaux ont expérimenté des programmes accordant des sommes régulières aux citoyens quelles que soient leurs situations sociale, professionnelle ou financière. 

Le principe d'UBI s’invite d’ailleurs de plus en plus souvent dans le débat public. En Europe, une vaste étude de l’université d’Oxford montrait en mars 2020 que 71 % des européens sont favorables au principe de l’UBI. Une initiative citoyenne a été officiellement enregistrée en septembre dernier « pour demander à la Commission européenne de proposer un revenu de base inconditionnel généralisé à toute l’Europe ». La pétition, ouverte jusqu’en 2022, a recueillie à ce jour 120 000 signatures. Le sujet est donc dans l’air du temps. Mais il prend une tournure nouvelle en se télescopant aux cryptomonnaies. 

UBI_Yang
Le revenu universel était l’un des thèmes de campagne du candidat à la Maison Blanche Andrew Yang en 2020

UBI et cryptos, un mariage de raison ?

D’un côté, l’UBI vise à transformer la répartition de valeur en éliminant les règles et restrictions habituelles (niveau de revenu, catégorie sociale...). Outre les expérimentations « officielles », le revenu universel se traduit depuis longtemps par une démarche militante et des initiatives citoyennes.

De l’autre côté, les cryptomonnaies ont été créées en opposition au « système » (et souvent par des militants, au moins au début). Elles entendent transformer les processus de création monétaire, étendre la notion de valeur et redonner aux citoyens le contrôle de leur argent tout en leur offrant une nouvelle forme d’indépendance. « Soyez votre propre banque », comme le clame l’adage le plus répandu dans le monde Bitcoin. Et cela s’accompagne d’un mouvement massif pour décentraliser la finance (DeFi), en particulier crédits et emprunts, par le truchement de protocoles et de mécanismes automatisant les processus et éliminant les démarches administratives. Tout cela semble entrer en résonance avec le principe d’UBI, qui vise à redistribuer la valeur de façon systématique et automatique.

UBI_BIEN © © BIEN
Le Basic Income European Network (BIEN) promeut l’idée d’un revenu universel depuis 1986 - basicincome.org

Le rapprochement entre le revenu universel et l’univers des cryptos paraît donc logique, presque « naturel ». Comme l’expliquait en 2019   le blog du Citizen’s Basic Income Trust, une ONG qui milite pour l’UBI depuis 1992 :

« Pour les défenseurs de revenu de base citoyen, les cryptomonnaies présentent un attrait évident. Elles sont aussi universelles que le principe de revenu de base. Pas de frontières, pas de contrôles, pas de banques centrales ou autres intermédiaires corrompus. Et comme une cryptomonnaie peut être créée à partir de zéro, on peut en concevoir une qui correspond parfaitement aux objectifs à atteindre pour le revenu de base du citoyen »

Pour les partisans de l’UBI, les cryptos sont donc perçues comme un facilitateur potentiel. Et c’est sans doute vrai sur le plan technique. Les blockchains sont réputées idéales pour sécuriser des transactions, accroître la transparence et éviter les triches. Le versement de revenus universels implique d’ailleurs de résoudre le problème d’une identité numérique inviolable, pour lequel les blockchains sont considérées comme une voie prometteuse (Identifiants décentralisés, DID ).

Les cryptomonnaies sont également bien adaptées pour distribuer des petites sommes de façon régulière et à frais réduits — contrairement aux autres méthodes. Au plus fort de la crise Covid, le gouvernement des Etats-Unis a plusieurs fois versé à tous les citoyens des sommes forfaitaires sans contrepartie, un « stimulus » qui n’était pas très éloigné d’un « UBI temporaire ». Mais beaucoup de ces sommes furent versées par chèque. Des millions de chèques en papier ont ainsi été envoyés par la poste (et continuaient d’arriver il y a encore quelques semaines). Une méthode jugée archaïque par beaucoup de crypto-fans, qui estime qu'entre les frais d’envois et d’encaissement, l’utilisation de monnaies numériques aurait pu faire économiser des milliards, voire des dizaines de milliards de dollars. 

Blockchains et cryptomonnaies sont en outre souvent présentées comme une solution d’inclusion financière. « Les technologies blockchain peuvent jouer un rôle essentiel pour améliorer l’inclusion financière des personnes non-bancarisées et sous-bancarisées », estimait le cabinet Deloitte en 2018. « Banking the unbanked », autre mantra très prégnant dans la cryptosphère, insiste sur la capacité des cryptos à fournir à bas coût des solutions viables pour les 1,7 milliards d’individus non-bancarisés aujourd’hui.

Précurseurs et projets morts-nés

Pour toutes ces raisons, on constate une forte proximité entre revenu universel et blockchains, et plusieurs projets de « crypto-UBI » sont apparus au milieu des années 2010. Mais certains ont disparu presque aussi vite qu’ils étaient annoncés, et d’autres, bien que plus solides, ont déjà mordu la poussière.

UBI_UBU © © UBU
UBU a disparu

Lancé depuis l'Afrique du Sud, l’ambitieux projet UBU avait imaginé dès 2016 un dispositif innovant pour « monétiser le gaspillage ». L’idée était notamment de réinjecter les produits physiques invendus dans une sorte de second marché reposant sur une monnaie interne au système (UBU), distribuée gratuitement et quotidiennement. Les usagers pouvaient dépenser leurs UBU sur une place de marché offrant des deals et des remises, tandis que des marchands tiers étaient incités à proposer d’autres produits via un second token, UBUx (qui était lui un véritable token Ethereum). Un dispositif complexe qui a fonctionné plus de quatre ans, mais n’a pas survécu à la crise du covid : à l’été 2020, les créateurs d’UBU expliquaient que « compte tenu du climat économique actuel, le projet n'est plus durable ». La start-up afférente a été liquidée et les sites, applications et comptes de réseaux sociaux ont tous été fermés.

D’autres projets paraissent totalement figés. Swift Demand , qui offre 100 Swifts quotidiens à quiconque s’enregistre sur le service, devait lancer sa propre blockchain en 2018 - mais le projet ne semble plus évoluer depuis plus d’un an.

Autre exemple déjà ancien : l'association à but non lucratif Hedge for humanity développe depuis 2015 différents produits et services pour favoriser l’émergence d’un UBI à base de cryptos. Entre 2018 et 2020, l’initiative s’est traduite par la distribution gratuite et régulière de MANNA, « la première crypto-monnaie mondiale conçue pour être distribuée à tout le monde sur Terre selon les principes du revenu de base universel », issue de la blockchain indépendante Mannabase (à ne pas confondre avec MANA, le token de la communauté virtuelle Decentraland). Le projet est actuellement « en sommeil », avant le lancement imminent d’une V2 qui promet de « créer une forme d'argent démocratique, distribuée et équitable » corrigeant les défauts de la première version. Le dispositif s’appuiera notamment sur BrightID , une solution d’identification numérique basée sur une blockchain indépendante, également développée par Hedge.

De son côté, Circles , apparu en octobre 2020, vise à conjuguer UBI, économie circulaire et blockchains. Tout utilisateur validé et « adoubé » par au moins trois autres utilisateurs reçoit sur une base régulière des Circles, qu’il peut utiliser pour échanger biens et services avec d’autres membres de la communauté. Bien que reposant sur une blockchain externe (xDai), le principe se veut différent des cryptomonnaies classiques. « La valeur des Circles est basée sur la valeur apportée par les utilisateurs à la communauté. Si vous vendez votre vélo pour des Circles, ou si vous effectuez une traduction en étant payé en Circles, cette valeur entre dans le système, reste dans la communauté et circule », explique-t-on. La monnaie Circles, dont la valeur va décroître dans le temps, n’est pas destinée à être conservée à long terme mais à être utilisée, si possible comme « moyen de paiement privilégié au plan local, là où réside l’utilisateur ». A ce jour, le projet revendique plus de 200 000 utilisateurs.

UBI + DeFi

Parmi les diverses pistes mises en oeuvre pour créer la valeur nécessaire au versement de revenus universels, la finance décentralisée (DeFi) offre des perspectives nouvelles.

La DeFi se caractérise notamment par des mécanismes de crédit automatisés, ce qui se traduit par des taux d’intérêt récompensant le capital. Plusieurs protocoles, comme Compound ou Aave, rémunèrent ainsi les comptes en stablecoins, avec des taux variables mais jamais nuls. C’est ce principe qu’exploite depuis janvier dernier le projet Good Dollar pour tenter d’initier un revenu universel via un mécanisme à la fois astucieux et simple : les internautes désireux de soutenir la cause de l’UBI envoient des cryptos stables (DAI) dans un smart contract et les dividendes récupérés après avoir fait « travailler » cet argent sont reversés équitablement aux bénéficiaires de l’UBI sous forme de revenus récurrents. 

UBI_GoodDollar © © Good Dollar
Le mécanisme de Good Dollar - © GoodDollar

Après vérification d’identité, n’importe qui peut ainsi recevoir chaque jour 7 ou 8 GoodDollars (G$), un token Ethereum provenant des intérêts accumulés. Ces versements sont facilités par le réseau Fuse , porté par sa propre blockchain et autorisant des transactions à très faibles frais. Les supporters du système peuvent retirer leurs DAI à tout moment et n’ont rien perdu (si ce n’est le manque à gagner s’ils avaient eux-mêmes placé cet argent sur un compte rémunéré ; ils récupèrent toutefois également des G$ en contrepartie). Le dispositif est encore balbutiant mais fonctionne : en avril 2021, 17 millions de G$ ont été distribués et plus de 38 000 porte-monnaie ont été créés. En moyenne 86 000 utilisateurs, dont 40% résidant en Asie du Sud-Est, utilisent le dispositif quotidiennement. Les sommes sont encore faibles (environ 10 000 $ distribués gratuitement au total depuis le début, dont 3 230 $ en avril, sachant que le G$ n’est pas encore coté sur les marchés). Mais le projet, porté par le PDG de la plate-forme de trading eToro, s’ouvrira bientôt à d’autres protocoles pour dégager des bénéfices additionnels à redistribuer.

Autre projet notable, la plate-forme Kleros lançait en mars 2021 son projet de revenu universel, sous la forme d’un token Ethereum baptisé $UBI. Une quantité variable de tokens est envoyée au fil de l’eau à toute adresse dûment validée par l’intermédiaire de Proof of Humanity , un dispositif décentralisé de gestion des identités numériques. Initialement, l’idée est de verser à tout humain un revenu lié au temps, à raison de 1 $UBI par heure, donc 720 $UBI par mois (soit 410 $, au cours actuel du token). Là aussi, le projet s’appuie d’une part sur des briques déjà développées (Kleros est un protocole de résolution de dispute basé sur des blockchains) et sur la DeFi (les utilisateurs peuvent être récompensés pour fournir de la liquidité aux marchés via le bureau de change décentralisé Uniswap, rendant le token plus accessible).

UBI_Proof © © Proof of humanity
Proof of Humanity, clé de voute du token $UBI

Si tout cela est encore embryonnaire, les initiatives privées ou citoyennes mariant UBI et cryptos semblent donc gagner en maturité, et pourraient même (peut-être) inspirer des gouvernements. 

Il est difficile d’estimer à ce stade si ces projets réussiront et, surtout, s’ils pourraient se généraliser à large échelle. Mais ils explorent des pistes inédites. A tout le moins faut-il reconnaître que blockchains, smart contracts et DeFi permettent d’inventer de nouveaux modèles de création et de distribution de valeur. Après tout, qui aurait imaginé lors de l’apparition de Bitcoin en 2009 qu’il existerait une douzaine d’années plus tard près de 10 000 cryptomonnaies pesant 2 500 milliards de dollars ? 

Modifié le 28/05/2021 à 16h59
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