La France va-t-elle enfin avoir son agence pour l'innovation de rupture ? L'inspiration allemande pourrait aider. © FabrikaSimf / Shutterstock
La France va-t-elle enfin avoir son agence pour l'innovation de rupture ? L'inspiration allemande pourrait aider. © FabrikaSimf / Shutterstock

À VivaTech vendredi, les ministres français et allemand ont reçu le rapport d'une mission bilatérale sur l'innovation de rupture, qui appelle à la création, en France, d'une agence interopérable avec l'allemand SPRIND, et vite.

La mission franco-allemande sur l'innovation de rupture, coprésidée par Nicolas Dufourcq (Bpifrance) et Rafael Laguna de la Vera (SPRIND), a remis son rapport aux ministres français Roland Lescure et Philippe Baptiste, et à leur collègue allemande Dorothée Bär, ce vendredi 19 juin à VivaTech. Le texte recommande de créer en France une nouvelle agence, interopérable avec l'allemande d'innovation SPRIND, capable aujourd'hui de financer rapidement des projets à haut risque. Au moment où l'Europe perd pied face aux États-Unis et à la Chine sur les technologies de rupture, il reste encore un espoir.

Innovation de rupture : l'Europe à la traîne face aux États-Unis et à la Chine

Et si la réponse à la lenteur de l'émergence de vrais acteurs européens compétitifs sur la Tech venait du couple franco-allemand ? Pour comprendre ce qui s'est passé en cette fin de semaine du côté de Paris, Porte de Versailles, il faut remonter en août dernier, où avait eu lieu, dans la chaleur de Toulon, un sommet entre la France et son voisin ô combien salvateur pour travailler au lancement d'une mission commune sur l'innovation de rupture.

Et effectivement, seize experts ont depuis planché sur le sujet, parmi lesquels le Nobel d'économie Philippe Aghion et Fidji Simo, la patronne des applications chez OpenAI, sous la houlette de Nicolas Dufourcq et Rafael Laguna de la Vera. D'où le rapport remis ce vendredi à VivaTech à Roland Lescure, Philippe Baptiste et Dorothée Bär.

Le rapport montre que l'écart de recherche et développement entre l'Europe et les États-Unis ne cesse de se creuser, et que de petits ajustements ne suffisent plus à le combler. Rien qu'en intelligence artificielle, les investissements privés américains ont grimpé à 265 milliards d'euros en 2025, « ce qui représente environ quatre fois le total des dépenses publiques et privées de R&D de la France et plus que l'effort combiné de R&D publique et privée de la France, de l'Allemagne et de l'Italie ». L'Europe garde toutefois un atout de poids grâce à ses universités d'élite, qui sont presque aussi nombreuses que les Américaines, avec 34 établissements européens contre 35 aux États-Unis parmi les 100 meilleurs du classement mondial.

Côté français, deux briques sont déjà en place. Par le bas, le plan Deeptech a aidé les start-up à lever 20 milliards d'euros depuis 2019, et la France capte 20 % des levées de fonds deeptech en Europe. Par le haut, France 2030 a engagé 54 milliards d'euros depuis 2021 pour structurer des filières entières. Il manque la troisième brique, toutefois, c'est-à-dire une structure capable de parier vite et gros sur un seul projet à très haut risque. C'est là que le rapport prend tout son sens.

© Alexandre Boero / Clubic
© Alexandre Boero / Clubic

Le modèle allemand SPRIND, source d'inspiration pour la France

La recommandation principale du rapport est de créer une agence française pensée, dès le premier jour, pour fonctionner main dans la main avec SPRIND, son pendant allemand. L'idée est d'avoir la même vitesse de décision, les mêmes outils de financement et la même logique. Au lieu d'attendre des dossiers de subvention, l'agence partirait d'un problème concret à résoudre et irait elle-même chercher les équipes capables d'y répondre. Et surtout, elle devrait démarrer en mois, pas en années.

Mais à quoi ressemble SPRIND aujourd'hui ? Plutôt qu'une administration, il s'agit d'une société à responsabilité limitée détenue à 100 % par l'État allemand, mais qui recrute et décide comme une entreprise privée. Elle emploie environ 170 salariés pour un budget annuel de plus de 300 millions d'euros, distribué selon deux circuits, avec des Challenges, des compétitions organisées autour d'un problème précis et tranchées en deux semaines, ou des candidatures spontanées examinées en continu. De quoi valider une idée à risque en quelques semaines, plutôt qu'en plusieurs années.

Le rapport est assez cash dans le ton, puisqu'il insiste sur le fait que sans autonomie, l'agence est vouée à l'échec. Son budget devrait être pluriannuel et reportable d'une année sur l'autre, sans interférence politique dans ses choix. Ses program managers, les responsables chargés de choisir et de suivre les projets financés, pourraient engager des fonds sur leur seule conviction. Ils seraient recrutés hors des grilles classiques de la fonction publique, pour rivaliser avec le privé, et signeraient des contrats de mission de trois à cinq ans.

Les experts convoquent aussi une autre référence : la DARPA, l'agence de recherche du Pentagone, née en 1958 après le choc Spoutnik, ce satellite soviétique qui avait pris l'Amérique de court. Son retour sur investissement a de quoi impressionner, avec plus de 1 300 milliards d'euros de retombées liées au seul GPS, pour environ 11 milliards investis. Sa règle d'or consiste à accepter que beaucoup de paris individuels échouent, du moment que le portefeuille global rapporte.

Il reste peut-être un espoir pour l'Europe. © RaffMaster / Shutterstock

La fenêtre d'opportunité se referme pour la France, prévient le rapport

SPRIND et la future agence française devront d'abord s'accorder sur un cadre commun, puis lancer ensemble leurs premiers Challenges, ces compétitions autour d'un problème précis évoquées plus haut. Le duo franco-allemand a vocation à s'élargir à d'autres agences européennes du même genre, comme la néerlandaise NADI. SPRIND a déjà testé cette coopération bilatérale avec la Suède, par un programme conjoint anti-drones, lancé fin 2025-début 2026.

Le choix des secteurs mérite quelques explications. La première, la complémentarité industrielle, réunit des secteurs où la France et l'Allemagne sont déjà fortes, avec des atouts à combiner plutôt qu'à dupliquer. Il s'agit de l'aérospatial, de l'énergie, de la sécurité, de la mobilité, de l'agroalimentaire et des sciences du vivant. La seconde, la masse critique, concerne les domaines où aucun des deux pays ne pèse assez lourd seul, comme l'intelligence artificielle et les semi-conducteurs, premiers chantiers visés dans la continuité du défi IA déjà lancé par SPRIND.

Le rapport nous fait comprendre que la fenêtre pour agir est plus étroite qu'il n'y paraît, car les technologies qui compteront en 2030, et qui en gardera le contrôle, se choisissent maintenant, pas dans cinq ans. Reste à voir si Bercy et le ministère de la Recherche transformeront rapidement l'essai, ou si cette agence restera à l'état de simple rapport.