Plusieurs poids lourds français viennent de créer un consortium avec l'espoir de décrocher une AI Gigafactory européenne, donc une infrastructure physique, construite dans l'Hexagone. Et un vrai désir de souveraineté numérique, mais pas que.

Ce mercredi 20 mai, huit acteurs majeurs de l'industrie, de l'énergie et du numérique français, parmi lesquels les opérateurs Orange, Iliad et le fournisseur d'énergie EDF, ont annoncé s'unir au sein du consortium « AION » pour porter la candidature de la France au programme européen des AI Gigafactories. Leur objectif est de doter l'Europe d'une infrastructure IA souveraine, compétitive et décarbonée. Ce projet est prévu pour couvrir l'ensemble de la chaîne de valeur, du supercalcul à l'énergie bas carbone.
Orange, Iliad et autres veulent construire en France un gigantesque centre dédié à l'IA
Chaque membre du consortium AION a un rôle précis. Par exemple, Bull, sauvé par l'État français, doit fournir les machines capables de faire tourner les modèles d'IA les plus exigeants, comme des supercalculateurs, des microprocesseurs et du calcul quantique. EDF assure une électricité abondante, peu chère et faiblement carbonée ; tandis qu'Orange et Scaleway, qui va remplacer Microsoft pour les données de santé des Français, hébergent les données sur des infrastructures cloud entièrement sous contrôle européen. Capgemini et Artefact se chargent de déployer l'IA dans les entreprises ; et enfin, Ardian et le Iliad, la maison-mère de Free, apportent la puissance financière et l'expertise numérique qui permettent de tenir la distance.
Il faut aussi savoir qu'une vingtaine de partenaires technologiques, académiques et industriels ont déjà rallié le projet. Parmi eux, on trouve des acteurs de la recherche publique comme l'INRIA, des spécialistes de l'IA open source comme Hugging Face ou Kyutai, des industriels comme Nokia ou Schneider Electric, et même des acteurs de la santé avec PariSanté Campus. Un tour de table plutôt varié, que l'on voit comme un signe que le consortium AION dépasse le cercle des grandes entreprises et que la France dispose d'un écosystème IA bien plus profond qu'il n'y paraît.
Le consortium s'est d'ailleurs fixé certaines ambitions. Il y a d'abord la performance, avec la volonté de construire une infrastructure, l'AI Gigafactory, pour rivaliser avec les meilleures au monde. Il entend maîtriser l'ensemble de la chaîne, du matériel physique jusqu'aux logiciels, sans dépendre d'acteurs étrangers. Le consortium veut aussi privilégier les technologies open source, accessibles à tous, plutôt que des solutions fermées et propriétaires. Et enfin l'idée est de contenir l'empreinte environnementale d'infrastructures qui, par nature, consomment énormément d'énergie. Ces ambitions sont une sorte de réponse aux reproches faits à l'Europe depuis des années, comme quoi elle est devenue trop dépendante, trop fragmentée, tout simplement trop en retard.
Sur l'énergie bas carbone, les talents et les infrastructures, la France coche toutes les cases
Alors pourquoi installer cette AI Gigafactory en France, et pas ailleurs sur le Vieux continent ? L'énergie est la réponse première. Les centres de données qui font tourner l'IA sont de véritables gouffres électriques, et il faut dire que la France, grâce à son mix nucléaire et hydraulique, produit une électricité abondante, peu chère et faiblement émettrice de CO2, ce qui lui donne l'avantage sur ses concurrents européens. À cela s'ajoute un tissu industriel important, puisque le pays dispose déjà d'infrastructures numériques matures et d'une certaine expertise dans la construction et l'exploitation de grands centres de données et de supercalculateurs.
Mais la France peut aussi s'appuyer sur un écosystème IA parmi les plus denses d'Europe. Dans le pays, nous avons des laboratoires de recherche reconnus à l'international, des start-up qui s'imposent sur la scène mondiale, et de grands groupes industriels qui utilisent et financent l'IA au quotidien. Des talents à tous les étages, en somme. Thomas Reynaud, le directeur général d'Iliad, estime que « l'Europe ne peut pas accepter de dépendre d'infrastructures conçues, financées et opérées ailleurs », comprenez donc les États-Unis et la Chine.
Christel Heydemann, directrice générale d'Orange, évoque « la nécessité d'une ambition collective d'une IA européenne puissante, ouverte et inclusive ». Etienne Grass, directeur de l'IA chez Capgemini Invent, voit dans ce consortium ce qui manquait à l'Europe, à savoir la capacité à « fédérer ces forces autour d'un projet commun, à la hauteur de l'enjeu ». La question de la souveraineté numérique n'a peut-être jamais été aussi pressante.