Free Pro, la filiale dite « B2B » du groupe Iliad, et son partenaire français Leviia, qui loue son infrastructure cloud, ont accueilli Clubic à Marseille, pour nous faire visiter un data center et parler notamment de souveraineté numérique, un concept qu'ils assument à plus d'un titre.

Bienvenue chez Free Pro ! © Alexandre Boero / Clubic
Bienvenue chez Free Pro ! © Alexandre Boero / Clubic

Découvrir le QG de Free Pro à Marseille et, toujours dans la cité phocéenne, visiter le data center MRS01 de la filiale pro de l'opérateur télécom de Xavier Niel, voilà une proposition de reportage qui a piqué notre curiosité. Et ce d'autant plus que nous étions accompagnés sur place par Leviia, spécialiste français du stockage et de la suite collaborative, qui est sans doute l'une des rares entreprises tricolores à pouvoir se rapprocher le plus d'une vraie souveraineté, ce terme que beaucoup utilisent à outrance aujourd'hui, comme s'il était synonyme de qualité, et surtout, de confiance.

Entre la découverte du centre des opérations de Free Pro, qui supervise six data centers en temps réel, et les salles du centre de données MRS01 protégées par du gaz anti-incendie et une bonne dose de sécurité à l'entrée, le cloud à la française prend une forme très physique. Et une actualité géopolitique brûlante lui offre aujourd'hui un écho inattendu.

Free Pro et Leviia, le duo français qui veut bousculer le cloud souverain

Intéressons nous donc à ce tandem de deux entreprises aux profils très différents. D'un côté, il y a Free Pro, la branche professionnelle de Free, avec ses 700 salariés, 175 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2025, six centres de données qui lui appartiennent en propre et 100 000 entreprises clientes. De l'autre, nous avons Leviia, jeune start-up cofondée il y a cinq ans par William Méauzoone, qui propose à plus d'1,5 million d'utilisateurs des outils de travail collaboratif et de stockage de fichiers à grande échelle, le tout avec une équipe de seulement 35 personnes, destinée à s'étoffer année après année.

Et qui fait quoi, entre les deux ? Chez Free Pro, on construit des centres de données et on entretient le socle physique, les bâtiments sécurisés, l'électricité, les réseaux, les systèmes de secours. Leviia s'occupe de tout ce qui tourne par-dessus, c'est-à-dire les logiciels, les services, la gestion des données. L'un pose les fondations, l'autre bâtit la maison. Ou dit autrement, Leviia loue les infrastructures cloud de Free Pro pour y héberger ses données.

La liste des clients des deux entreprises est d'ailleurs flatteuse, et elle témoigne du mouvement qui semble être favorable aux acteurs français. Free Pro compte parmi les siens la Gendarmerie nationale, le géant du transport maritime CMA-CGM, lui aussi installé Marseille, ou encore Lidl et Monoprix. Leviia, de son côté, héberge les données de la région Île-de-France et ses 683 000 utilisateurs, de l'AP-HP, du Château de Versailles ou du groupe Partouche. Il y a quelques semaines, c'est Grand Frais qui a choisi Leviia pour ses sauvegardes (S3), se détournant du géant américain Microsoft.

William Méauzoone, cofondateur de Leviia. © Alexandre Boero / Clubic
William Méauzoone, cofondateur de Leviia. © Alexandre Boero / Clubic
Rémy Cadeau, directeur des activités grandes entreprises chez Free Pro. © Alexandre Boero / Clubic

Dans le centre des opérations de Free Pro, six data centers sont sous surveillance permanente

Avant de nous rendre dans le data center, on passe d'abord un moment au siège de Free Pro, en passant notamment par son poste de commandement, le centre des opérations de l'entreprise, toujours à Marseille. Trois équipes de techniciens s'y relaient sans interruption, jour et nuit, sept jours sur sept. Sur leurs écrans s'affichent en temps réel des tableaux de bord développés sur mesure, qui surveillent en permanence l'état de l'infrastructure. Les sauvegardes remontent toutes les 15 minutes, les autres données un peu moins souvent selon leur criticité.

Sur les écrans, tout s'affiche en temps réel ou presque : la température des salles, le niveau de refroidissement, l'alimentation électrique, l'état du réseau, et ce pour les six data centers du groupe simultanément. L'équipe gère aussi les avis de maintenance des opérateurs partenaires et les signalements d'abus, ces alertes envoyées quand quelqu'un détecte une attaque informatique provenant d'une adresse IP hébergée chez Free Pro. Si un client est visé, la réaction part d'ici.

Les écrans du centre des opérations. © Alexandre Boero / Clubic

Chez la plupart des hébergeurs, une partie du travail est confiée à des prestataires extérieurs. Pas ici. Rémy Cadeau, directeur des activités grandes entreprises, est catégorique là-dessus. « On n'a pas de sous-traitance chez Free Pro. Du logisticien au directeur général, on est tous des salariés Free Pro. » De la maintenance du bâtiment jusqu'à la gestion du réseau, toute la chaîne est tenue en interne, un choix rare dans le secteur, et un argument qui pèse quand on parle de souveraineté.

MRS01 : dans les entrailles du data center, la sécurité à tous les étages

Entrer dans MRS01, après avoir traversé un très sérieux sas de sécurité, c'est comprendre pourquoi un data center n'a strictement rien à voir avec une armoire serveur au fond d'un couloir. Le bâtiment est alimenté par deux lignes électriques entièrement indépendantes l'une de l'autre. Chacune dispose de son propre groupe électrogène (maintenu chaud en permanence pour démarrer instantanément) et de son propre onduleur, qui fait office de batterie de secours le temps que le groupe prenne le relais. Si Enedis coupe le courant, la bascule est totale en moins d'une minute. Les serveurs, eux, ne voient rien passer. Et la Caisse des Dépôts, qui figure parmi les entités de renom hébergées dans ce centre de données (dans un coin séparé, au passage), peut dormir sur ses deux oreilles.

Nous voici dans l'une des allées du data center, remplie de racks. © Alexandre Boero / Clubic

Pour la fibre optique, même chose, on retrouve deux arrivées opposées, un classique pour un data center, avec ce principe de double redondance, comme pour l'électricité. Le directeur du site nous explique que ces fibres rejoignent ce qu'on appelle les MMR (Meet Me Rooms), des salles de connexion où les câbles des opérateurs sont « éclatés », c'est-à-dire redistribués en de multiples points de connexion individuels. Il cite l'exemple d'un câble entrant avec 720 fibres, qui offre autant de positions où un opérateur comme Orange peut venir connecter un client hébergé dans le centre de données.

Toute l'infrastructure électrique et physique n'a de sens que si le data center est connecté au reste du monde en permanence. La fibre est donc présentée comme le quatrième pilier du data center, aux côtés de l'électricité, du refroidissement et de la sécurité incendie.

Quelques disques durs, des SATA de 20 To © Alexandre Boero / Clubic

Tout est fait pour empêcher ou consigner le plus vite possible le moindre départ de feu

Et justement, les serveurs dégagent une chaleur considérable. Les refroidir en permanence est un enjeu critique. Pour y répondre, MRS01 fonctionne sur un principe de couloirs alternés. D'un côté, de l'air frais remonte par le sol surélevé et s'engouffre directement dans les façades des serveurs ; de l'autre, l'air chaud qui en ressort est immédiatement aspiré par de grandes armoires de climatisation, elles-mêmes alimentées en eau glacée produite par des groupes froids installés sur le toit du bâtiment. L'air refroidi repart aussitôt dans le circuit, et ainsi de suite, en boucle fermée. Si l'une des unités tombe en panne ou part en maintenance, les autres prennent le relais sans interruption de service.

Un mot du système anti-incendie. Ici, pas de sprinklers (arroseurs) ni de mousse, puisque l'eau et l'électronique ne font pas bon ménage. À la place, des bouteilles d'azote et d'argon sont stockées à l'extérieur des salles, prêtes à être déclenchées dès qu'un capteur détecte la moindre fumée suspecte. Leur rôle est d'injecter ces gaz dans la pièce pour faire chuter le taux d'oxygène de 21 %, le niveau normal de l'air qu'on respire, à 13 %, le seuil en dessous duquel un feu naissant s'étouffe de lui-même, faute de carburant. « L'idée, c'est évidemment de ne pas avoir de feu du tout », s'amuse le responsable du site.

Des câbles fibre optique 100G (jaunes) connectés à un switch de data center via des modules QSFP28. © Alexandre Boero / Clubic

Si vous vous demandez pourquoi sommes rentrés de reportage qu'avec un nombre limité de photos et sans vidéo, c'est parce que nous n'avons pas pu obtenir l'autorisation de Free Pro, qui pousse la sécurité au maximum au sein du data center, où on peut vous confirmer qu'on n'y pénètre pas du tout comme dans un hall de gare. Nous avons insisté, mais en vain, une précision que nous souhaitions vous apporter, par honnêteté journalistique.

Des acteurs qui veulent se démarquer des mastodontes américains

Depuis la salle de réunion du QG de Free Pro, William Méauzoone, le cofondateur de Leviia, qui possède une baie dans le data center, veut revenir sur un point qui a tendance à l'irriter. Pour lui, une entreprise soumise au droit américain, et donc potentiellement aux injonctions des autorités américaines, ne peut pas garantir à ses clients européens que leurs données resteront hors de portée. Ce n'est pas une question de mauvaise volonté, c'est une question de juridiction. « Le Cloud Act, c'est une loi américaine qui oblige les entreprises américaines à fournir des données stockées à l'étranger si les autorités américaines le demandent », rappelle-t-il. Peu importe les labels affichés, peu importe les promesses commerciales.

Le cofondateur de Leviia le dit aussi, « on a la chance d'avoir un super VRP en ce moment, qui est président d'un État à lui tout seul. », en la personne de Donald Trump, pour ne pas le citer. Autrement dit, l'imprévisibilité du président américain fait, malgré lui, la meilleure publicité au cloud souverain européen, y compris auprès d'institutions qui n'auraient jamais envisagé de migrer sans cette pression géopolitique. Et la résilience de l'infrastructure, William Méauzoone la prouve par l'exemple : « Quand Cloudflare est tombé il y a quelques mois, Leviia n'a pas eu une seconde d'impact. » Malin, comme exemple.

Un reproche revient souvent dans le débat sur la souveraineté : les serveurs, eux, tournent sur du matériel Intel, AMD ou Dell, américain, donc. Il y en a, dans le data center de Free Pro. Difficile, encore en 2026, de faire autrement s'agissant du hardware. Mais William Méauzoone balaie cet argument. « Il y a un monde entre le fait de poser ta donnée chez un Américain et le fait que le processeur qui tourne dans un serveur est Américain. » Rémy Cadeau abonde : « C'est un faux débat. L'enjeu, c'est la donnée et son exploitation. » Les deux s'accordent à dire qu'ils attendraient volontiers du matériel européen, mais que l'absence d'alternative aujourd'hui ne remet pas en cause la souveraineté de la chaîne.

La porte, infranchissable, de la salle SecNumCloud de Free Pro. © Alexandre Boero / Clubic

Voilà en tout cas une visite soignée, avec des arguments solides, des clients prestigieux évoqués, et Free Pro et Leviia qui savent aussi mettre en scène leur souveraineté. Comme ce qui se trouve derrière les portes qu'on n'a pas eu le droit d'ouvrir, notamment celle de la salle SecNumCloud, au siège de Free Pro, qui attend d'ailleurs sa qualification par l'ANSSI dans les prochaines semaines, ou les prochains mois, comme le confirme RémY Cadeau. Dans tous cas, si Leviia et son partenaire ont su convaincre des institutions publiques majeures, nous restons dans un marché du cloud souverain où les acteurs français de poids se font encore rares, et où la question de la concurrence, et donc du prix, reste entière pour les entreprises qui n'ont pas les moyens.