Uber : procès, grèves, interdiction... mais que lui reproche-t-on ?

17 décembre 2014 à 07h38
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Propulsé (trop ?) rapidement au rang de géant du transport, l'américain Uber est loin d'être celui qu'on pourrait appeler un « VTC nommé désir ».

Qui a déjà utilisé l'application Uber sait qu'elle est plutôt pratique. Quelques clics suffisent à appeler une voiture de tourisme avec chauffeur (VTC), à condition de se trouver dans une grande ville. Avec UberPOP, on peut même appeler un véhicule de particulier, moins cher. Les gourous de la Silicon Valley ne jurent que par ça et ont déjà rédigé l'épitaphe des taxis. Seulement, celui qui est présenté comme une start-up cool et « disruptive » de la côte Ouest des États-Unis, comptera bientôt autant de berlines noires... que de casseroles.

Un concurrent qui dérange

Il y a d'abord un problème de fond, avec Uber, que connaissent aussi les sociétés concurrentes, comme les français LeCab, SnapCar, Chauffeur-Privé et d'autres. En quelques mois, ces sociétés sont venues concurrencer une profession bien établie et régulée : celle de chauffeur de taxi. Quand Uber a déboulé en France, en janvier 2014, les taxis ont tôt fait de crier à la « concurrence déloyale ».

Ces taxis, dont le nombre est limité par la loi, ne peuvent circuler qu'après avoir obtenu une Autorisation de stationnement (AdS). A Paris, une telle licence peut se transmettre après quinze ans de pratique pour environ 250 000 euros. Une somme que n'ont pas à s'acquitter les chauffeurs privés d'Uber et consorts. Pour être conducteur de VTC toutefois, il faut posséder une auto, et une belle berline - nous y reviendrons.

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Ensuite, cet afflux de véhicules concurrents constitue un manque à gagner pour les taxis, qui voient partir une part de leur clientèle. A San Francisco par exemple, le nombre de commandes de taxis a chuté de 65% depuis 2012, en raison de l'implantation d'Uber... Un spectre inquiétant pour les fédérations françaises qui, en février 2014, ont appelé à manifester. Mais l'américain est allé encore plus loin avec son service UberPOP.

UberPOP : la goutte d'eau

C'est une déclinaison du service classique, assurée par des particuliers. Pour entrer en service, un chauffeur UberPOP nous explique avoir simplement envoyé quelques documents, comme un extrait de son casier judiciaire vierge, et suivi une formation en ligne. Et roulez jeunesse ! « Avec ça, j'espère amortir les coûts de mon véhicule », justifie ce chauffeur d'un genre nouveau. Une recherche de profit légitime mais qui ne plaît pas à la justice : le service a été condamné en octobre, car il se présentait comme un service de covoiturage.

Dans un vrai système d'autopartage, comme BlaBlaCar, le chauffeur partage sa destination et ses frais avec ses passagers, mais sans en tirer des bénéfices. Avec UberPOP, les conducteurs font des va-et-vient, ce qui s'apparente à une activité de chauffeur. Et pour l'aspect lucratif, Uber l'affirme lui-même : « Complétez vos revenus en conduisant votre voiture avec UberPOP ! » Une « parfaite mauvaise foi », selon la justice.

Après ce premier procès, l'application a continué d'énerver les taxis, mais elle s'est aussi attirée le courroux de ses confrères VTC ! En novembre dernier, le transporteur Transdev et la société de VTC LeCab ont demandé l'arrêt immédiat d'UberPOP devant le tribunal de commerce de Paris. Lancé en février dans l'Hexagone, ce type de service est exclusif à Uber et serait déjà utilisé par 160 000 personnes dans le pays.

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Mais le tribunal ne s'est pas jugé compétent pour juger l'affaire, et n'a pas interdit UberPOP. Trois jours plus tard, le 15 décembre 2014, rebelote avec une opération escargot des taxis aux abords de Paris. Afin de calmer le jeu, le porte-parole du ministère de l'Intérieur, Pierre-Henry Brandet, a déclaré que de toute façon, le service finirait par être interdit au 1er janvier 2015, avec la mise en application de la loi Thévenoud.

Que changera la nouvelle loi ?

« Non seulement c'est illégal de se prêter à ce service mais en plus pour le consommateur il y a un véritable danger », a affirmé le porte-parole, brandissant la future loi. Mais plusieurs barrières commencent déjà à se lever. D'abord, Uber estime que son service « POP » n'est pas concerné par cette loi. Ensuite, son interdiction supposera que quelqu'un saisisse la justice, ce qui retardera d'autant plus l'arrêt du service. Enfin, d'après Le Monde, l'américain s'est entouré d'une armée de juristes prêts à multiplier les questions procédurales.

Pendant ce temps, la loi Thévenoud tentera de rééquilibrer le rapport de force entre les deux, en bridant d'un côté les VTC, et en tentant de renforcer les taxis de l'autre. Pour ces derniers, elle prévoit la création d'un registre de disponibilité afin de les géolocaliser. Quant aux véhicules de tourisme, ils seront tenus « de retourner au siège de l'entreprise ou dans un lieu, hors de la chaussée, où le stationnement est autorisé ». En revanche, le Conseil d'Etat a annulé le 17 décembre le décret imposant une attente de 15 minutes aux VTC.

D'autres pays ont pris des décisions plus radicales. Poursuivi en justice en Californie et en Oregon, Uber a été interdit en Espagne, aux Pays-Bas, en Inde et partiellement en Thaïlande. Le cas de l'Inde est particulier car l'outil a scandalisé l'opinion suite au viol d'une passagère par un chauffeur, écornant la sécurité du service. En Belgique, UberPOP a été interdit en avril au motif que les conducteurs ne disposent pas de licence de taxi.

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La partie immergée d'Uber

S'il n'y avait que le problème UberPOP... La société cumule déjà bien d'autres griefs. L'un d'eux, justement, concerne le fait d'en parler ! Il y a peu, un vice-président de la société, Emil Michael, s'est illustré en appelant à la création d'un poste spécial dévolu à la traque des personnes « qui cherchent des casseroles ». Selon la presse américaine, un budget de 1 million de dollars aurait même été consacré à cette activité. Des commentaires « calamiteux » qui « ne représentent pas le groupe », pour le PDG d'Uber, Travis Kalanick.

Échapper au fisc

Preuve qu'en seulement cinq ans, Uber est devenu un vrai grand - l'entreprise a quadruplé sa valorisation en un an, à 40 milliards de dollars -, elle s'adonne aussi à l'optimisation fiscale. D'après une enquête de BFMTV de février dernier, la société envoie ses recettes dans des paradis fiscaux, pour finalement atterrir au Delaware.

Alors que les chauffeurs de taxi peuvent esquiver le fisc en n'acceptant que du liquide, le système de paiement par carte d'Uber ne le permet pas, en principe. La pirouette est que les chauffeurs employés par Uber ne le sont pas vraiment : il s'agit de sous-traitants, qui travaillent à leur propre compte. De fait, ils sont redevables devant le fisc français. Ensuite, chaque conducteur reverse une commission à Uber BV, une filiale aux Pays-Bas, laquelle dépend d'une seconde entité dans le pays, et d'une troisième, aux Bermudes.

Pousser à l'endettement

Uber promet à ses clients qu'ils seront transportés en grosse berline. Aux chauffeurs qui n'en n'ont pas, la société les encourage à faire le pas, quitte à s'endetter. Comme le révélait Valleywag début novembre, certains crédits poussés par Uber, et délivrés par deux instituts financiers, mettent en danger les chauffeurs.

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La raison est qu'ils sont accordés sans vérifier la capacité de remboursement de la personne au préalable - c'est ce comportement, dans l'immobilier, qui avait contribué à la crise des subprimes en 2007. Et toujours selon le site américain, Uber incite de façon très insistante ses conducteurs à souscrire ce type de contrat.

Pour Uber, il s'agit de répondre à une « demande croissante de potentiels chauffeurs ». Interrogée par Le Figaro, la filiale française « n'encourage en aucun cas des chauffeurs partenaires VTC à prendre un crédit ».

Surgonfler les prix

Plusieurs personnalités ont déjà épinglé Uber sur les réseaux sociaux sur ses tarifs, redéfinis en permanence par un algorithme. En France, l'animatrice Valérie Damidot avait donné une caisse de résonance à ce sujet en écrivant en 2013 sur Twitter : « Cette nuit Uber a cambriolé et perdu la moitié de sa clientèle... parce qu'à ce niveau-là cela s'appelle du vol... » Et le hashtag #deleteuber (supprimer Uber) fédère les mécontents.

Sur son site, Uber explique que « pendant les heures de pointe les factures sont soumises à une majoration tarifaire causant une augmentation du montant de votre facture par rapport au montant habituel. » Cela, combiné à un mauvais itinéraire, peut mener à une note de 192 euros pour 3 km, comme celle de l'animatrice.

Le dernier avatar de la politique tarifaire de la société de VTC s'est montré ce 15 décembre, pendant la prise d'otages à Sydney, en Australie. Uber a multiplié les prix par quatre pour se rendre dans le quartier incriminé. La raison est imputée à l'algorithme qui hausse le tarif à mesure que la demande augmente, afin d'inciter les chauffeurs à se déplacer. Dans le cas de la prise d'otages, on imagine certaines réticences. Selon Mashable, Uber a pourtant conclu un accord avec New-York afin de plafonner ses prix en cas d'incident.

Saboter un concurrent

C'est le pompon ! Une enquête menée par CNN en août dernier rapportait qu'Uber avait missionné une armée d'ambassadeurs pour commander des courses chez le concurrent américain Lyft, puis de les annuler. Plus de 5 500 courses auraient été commandées puis annulées. Une information complétée par le site The Verge, selon qui ces personnes ont aussi pour but de démarcher les chauffeurs roulant pour la concurrence.

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Une société "uber-capitalisée"

Aucun de ces éléments ne freine pourtant les investisseurs. Depuis le début de l'année, Uber enquille les levées de fonds comme des perles. Ses deux dernières recapitalisations ont chacune atteint la somme astronomique de 1,2 milliard de dollars. Soutenu par la puissante banque Goldman Sachs et par le fonds d'investissements de Google, Uber pourrait recevoir 600 millions de dollars de la part de l'équivalent chinois de Google, Baidu. L'objectif est de percer en Chine, où le nombre d'adeptes du VTC doublera en 2015.

Dans une note publiée en décembre, Adam Jonas, le directeur de la recherche mondiale pour le secteur de l'automobile chez Morgan Stanley va jusqu'à prophétiser la fin de l'automobile personnelle. Sur la base du constat qu'un véhicule particulier est, en moyenne, inutilisé 23 heures par jour, il conclut que l'avenir sera aux services d'auto-partage tels que BlaBlaCar, aux voitures automatiques de Google ou Tesla, et aux VTC d'Uber.

Confiant dans son modèle et sur-capitalisé, Uber teste depuis peu une variante d'UberPOP, baptisée UberPOOL. Le principe est de mélanger son offre de VTC amateur avec du covoiturage. Un algorithme optimise les trajets pour remplir les voitures de plusieurs personnes afin de baisser le prix (de 10 à 50%).

Si le modèle du VTC tel que proposé par Uber semble correspondre à un besoin des utilisateurs - urbains - de smartphones, la société - ainsi que les concurrentes - devra convaincre le législateur du bien-fondé de sa démarche. Pour gagner en légitimité, éviter les gros couacs pourrait peut-être l'aider.


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Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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