Pour Martin Pavanello, cofondateur de Mister IA, Claude et ChatGPT vident peu à peu Microsoft Office de sa substance. Dans une tribune que nous publions en exclusivité, il prédit son déclin, et avant tout celui de Word et PowerPoint.

Serviette nouée et couverts en main, Claude et ChatGPT s’apprêtent à déguster Microsoft Office. © Visuel généré par Clubic
Serviette nouée et couverts en main, Claude et ChatGPT s’apprêtent à déguster Microsoft Office. © Visuel généré par Clubic

Et si les désormais emblématiques Claude et ChatGPT n’avaient pas besoin de battre Microsoft Office pour le faire tomber, mais simplement de le rendre inutile ? C’est la thèse, un brin provocatrice mais justifiée, que défend Martin Pavanello dans une tribune pour Clubic où il convoque le fantôme de WordPerfect, déplore le virage manqué de Copilot et n’épargne pas davantage la stratégie numérique de l’État. Une prophétie qui tombe à pic, puisque OpenAI commence tout juste à déployer son outil de présentations dans ChatGPT, à peine plus d’un mois après le lancement de Claude Slides par Anthropic.

« Il ne reste qu’un convertisseur » : le président de Mister IA sonne le glas de Microsoft Office

Pour expliquer pourquoi Claude et ChatGPT pourraient bousculer Microsoft Office, Martin Pavanello remonte en 1990, l’année où Windows 3.0 commence à installer les fenêtres et la souris sur les PC. À l’époque, le roi du traitement de texte ne s’appelle pas Word, mais WordPerfect, qui détient près de la moitié du marché. Six ans plus tard, il est tombé sous les 10 % et finit bradé à Corel, deux ans après le rachat de son éditeur par Novell pour 855 millions de dollars. « WordPerfect n’a pas été battu par un meilleur traitement de texte. Il a raté un changement d’interface », rappelle Martin Pavanello, avec le passage de l’écran noir du DOS aux fenêtres de Windows, dont Microsoft Office est ressorti grand gagnant. Des rôles inversés, donc, et une histoire qui bégaie, car « la nouvelle interface ne s’appelle plus Windows. C’est la conversation. »

Les laboratoires d’IA ont d’abord vécu à côté de Word et d’Excel, puis à l’intérieur, avant d’apprendre à fabriquer eux-mêmes des fichiers. La vague lancée en septembre va plus loin, car avec Claude Docs et Claude Slides chez Anthropic, ou ChatGPT Space chez OpenAI, on écrit, on corrige et on partage sans quitter la discussion. Chez Anthropic, le fichier Word ou PowerPoint n’apparaît qu’à la toute fin, au moment de l’export. D’où cette formule donnée par Martin Pavanello, la plus juste du texte : « Le .pptx survit, mais comme le PDF, c'est un format de sortie, plus un lieu de travail. »

Pour étayer sa démonstration, le président de Mister IA puise d’abord dans le quotidien de sa propre entreprise. « Chez Mister IA, tout le monde fait désormais ses présentations dans Claude Slides, quitte à les exporter en PowerPoint au dernier moment », raconte-t-il. L’outil d’Anthropic, disponible depuis quelques semaines à peine, transforme un brief de quelques lignes en diaporama modifiable, que l’on peut présenter directement ou télécharger au format PowerPoint ou PDF. Intégré à Claude, il connaît les codes maison, garde le fil des projets en cours, et il suffit de lui parler. Il permet de boucler ses diapositives dix à vingt fois plus vite qu’à la main.

Martin Pavanello, cofondateur et président de Mister IA, donne trois à cinq ans à Claude et ChatGPT pour éroder la rente de Microsoft Office. © DR
Martin Pavanello, cofondateur et président de Mister IA, donne trois à cinq ans à Claude et ChatGPT pour éroder la rente de Microsoft Office. © DR

Certains des clients de Martin lui confieraient même ne plus faire de PowerPoint du tout, seulement des Claude Slides. La messagerie emprunte le même chemin, puisque la quasi-totalité des e-mails de l’équipe sont rédigés et expédiés par Claude, à qui l’on explique simplement quoi écrire, au point que « l’interface d’Outlook est déjà morte chez nous », nous dit le dirigeant. Peu importe, selon lui, que les labos développent ou non leur propre messagerie : c’est l’écran sur lequel on lit et l’on écrit qui a changé. Un témoignage maison, bien sûr, qu'on peut prendre comme un indice de ce qui attend potentiellement Microsoft Office.

Copilot : Microsoft roule avec le moteur de son concurrent

Qu’on ne s’y trompe pas, Martin Pavanello ne joue pas les prophètes de l’apocalypse logicielle. « Je n’ai jamais cru à la "SaaSpocalypse" », prévient-il, comprenez ici l’idée, en vogue chez certains, selon laquelle l’IA rayerait de la carte tous les logiciels d’entreprise vendus par abonnement en ligne (le SaaS). Un outil de gestion de la relation client comme Salesforce, véritable coffre-fort de données bardé de règles métier, ne serait ainsi pas menacé, car les labos préféreront s’y brancher plutôt que de le reconstruire. « Deux abonnements, une seule interface », résume l'expert.

Le document, le tableur ou la diapositive, en revanche, sont des objets génériques que ces mêmes laboratoires recréent en quelques mois, avec des premières versions déjà convaincantes. Un tableur reste un tableur, logo Microsoft ou pas. La force d’Office n’a d’ailleurs jamais tenu au format de ses fichiers, mais au fait qu’on y passait ses journées de travail. Martin Pavanello considère que « quand le travail se fait ailleurs, il ne reste qu’un convertisseur ». Word et PowerPoint pourraient ainsi être les premiers à « tomber » ; tandis que des outils comme Excel, protégé par ses modèles financiers et ses macros, et la messagerie Outlook tiendraient plus longtemps.

Et Copilot, dans tout ça ? L’assistant IA que Microsoft a greffé à Word, Excel ou Outlook, vendu en option à une trentaine de dollars par mois et par utilisateur, a encore du mal à convaincre, et clairement, Martin ne fait pas partie de ses grands partisans. Microsoft revendiquait fin juin plus de 30 millions de licences payantes, soit, selon des estimations d’analystes, à peine 6,5 % de ses quelque 460 millions d’abonnés professionnels à Microsoft 365. Autrement dit, environ un utilisateur sur quinze. Et dire que pour lancer en mars son agent Copilot Cowork, capable d’enchaîner seul des tâches à la place de l’utilisateur, Microsoft s’est appuyé sur la technologie d’Anthropic, le créateur de Claude. Pour l'entrepreneur français, « l’éditeur d’Office loue le moteur de son concurrent ». Il ajoute qu'il est désormais question de savoir quel assistant d’IA deviendra la porte d’entrée unique du travail de bureau, celui à qui l’on demandera aussi bien un tableau qu’une présentation ou un e-mail. Ni Copilot ni Gemini, l’IA de Google, ne l’emporteront à ses yeux. « Le combat est perdu », tranche-t-il. Il en veut pour preuve les entreprises qu’il voit, chaque jour, mettre fin à leurs tests de Copilot avec la même formule, « on a fini de jouer », avant de se tourner vers Claude ou ChatGPT pour obtenir de vrais gains de productivité.

Secoué par l'essor des robots conversationnels, Microsoft Word pourrait être progressivement remplacé par ces derniers. © Alex Photo Stock / Shutterstock

Microsoft Office encore en pleine forme, mais pour combien de temps ?

Comme souvent, le futur d'un produit est étroitement lié à ce qu'il coûte, mais surtout à ce qu'il rapporte. Sur l’exercice clos fin juin 2026, les revenus de Microsoft 365 auprès des entreprises ont encore grimpé de 14,2 milliards de dollars (+16 %) pour dépasser les 100 milliards, près d’un tiers des 332 milliards de chiffre d’affaires du groupe. C’est cette rente que la conversation rongerait en trois à cinq ans, prédit Martin Pavanello, les PME ouvrant la marche, plus agiles et moins ligotées par des contrats pluriannuels. « Reste à savoir qui osera le premier cliquer sur "supprimer ma suite Office" ». Pour l’heure, les comptes ne montrent pas de décrochage, et le nombre de sièges professionnels progresse toujours de 6 % sur un an.

Surtout, Microsoft joue désormais sur les deux tableaux. Depuis le 22 septembre, Claude Opus 5.5 et GPT-6 Sol arrivent progressivement dans Copilot, jusque dans Word, Excel et PowerPoint, selon les licences et les pays. Et les licences Copilot sont passées d’environ 15 millions début 2026 à plus de 30 millions fin juin. Microsoft 365 ne se résume pas non plus à Word et PowerPoint. Il y a la messagerie professionnelle, le stockage en ligne, la sécurité des comptes… Résilier sa suite, c’est aussi remplacer tout cela. Sans oublier que l’IA coûte cher. Microsoft aurait lui-même demandé à ses salariés de lever le pied sur Claude, dont la note interne filait vers au moins un milliard de dollars cette année.

En France, et Martin Pavanello a raison de le rappeler, l’État pousse La Suite numérique, son alternative souveraine conçue par la DINUM, la direction interministérielle du numérique. Elle réunit notamment Docs, le tableur Grist et Visio, et revendique plus de 500 000 agents actifs chaque mois. Une démarche utile pour maîtriser l’hébergement des données, concède le dirigeant, mais qui a un train de retard. « Reconstruire un Office souverain en 2026, c’est perfectionner un traitement de texte DOS en 1995. » Tout l’enjeu, selon lui, n’est plus de copier Excel ou PowerPoint, mais de savoir si ces interfaces serviront encore. Le patron de Mister IA appelle donc à bâtir une IA souveraine qui rassemblerait tableur, présentation et e-mail sous une seule interface. Et de conclure que « la France, elle, fabrique encore des fenêtres ».