Présenté le 1er octobre, le projet de loi de finances pour 2027 ne consacre aucun article à l'intelligence artificielle. Les 655 millions d'euros promis en juin par le Premier ministre n'y apparaissent pas clairement, malgré la création d'une autorité dédiée, ARIANE.

Avec le budget 2027, l'intelligence artificielle fait une entrée plus que discrète dans le projet de loi de finances (PLF) présenté le 1er octobre 2026 en Conseil des ministres. On y totalise une douzaine de mentions, et pas une seule ligne de crédits fléchée. Ce silence tranche en tout cas avec les annonces du gouvernement depuis le printemps, qu'il s'agisse de généraliser l'IA chez les agents de l'État, de mobiliser France 2030 en sa faveur ou de créer une autorité chargée du numérique public. Pour mesurer ce qu'il reste de ces promesses, il faut chercher dans le détail du texte, au milieu des mesures fiscales, de la réorganisation administrative et des tableaux budgétaires. On a compris que si les politiques adorent parler d'IA, un peu à tort et à travers, le sujet est encore loin de vraiment s'imposer.
L'IA, star des discours, mais figurante du budget
Rembobinons jusqu'au 16 juin, si vous le voulez bien. À la veille du salon VivaTech à Paris, le Premier ministre Sébastien Lecornu promet 655 millions d'euros supplémentaires pour l'IA, puisés dans le plan d'investissement France 2030. Le même jour, David Amiel dévoile « Notre IA », présenté comme le « premier plan systémique pour l'IA dans l'État », avec un assistant conversationnel promis à environ un million d'agents. Matignon officialise aussi le divorce entre la DGSI et l'américain Palantir, remplacé progressivement d'ici 2028 par le français ChapsVision. Suivront une heure d'IA par semaine en seconde dès la rentrée 2027, puis un pacte signé en septembre avec la filière numérique. Un vrai bel élan, n'est-ce pas ?
Nous voilà trois mois et demi plus tard, et le projet de loi de finances est nettement moins loquace, c'est le moins qu'on puisse dire. Sur les 391 pages et 89 articles, aucun n'est consacré à l'IA, et le terme n'apparaît qu'une douzaine de fois, souvent au détour d'une phrase. En juin, le Premier ministre prévenait que la « capacité » des ministères à utiliser l'IA « sera désormais prise en compte dans les arbitrages budgétaires ». Le budget issu de ces arbitrages n'affiche pourtant aucune ligne de crédits estampillée IA.
Il y a cette fameuse énigme à 655 millions d'euros. Dans les tableaux du PLF, un programme de France 2030 au nom sibyllin, « Financement structurel des écosystèmes d'innovation », affiche pour 2027 pile ce montant en crédits de paiement, c'est-à-dire l'argent réellement décaissé dans l'année… contre 1,37 milliard en 2026. Si l'enveloppe IA se niche ici, parler d'argent frais relèverait presque de l'acrobatie. Le lien reste toutefois à confirmer dans les documents détaillés de la mission. Plus largement, les crédits de paiement de France 2030 glissent de 4,4 à 4 milliards d'euros, et le budget n'ouvre aucune nouvelle autorisation d'engagement. Sur ce plan, l'État ne prend aucun engagement nouveau et le laisse vivre sur les enveloppes votées les années précédentes.

Là où l'IA s'est glissée dans le budget
Le passage le plus fourni sur l'IA concerne l'administration elle-même. Au 1er janvier 2027, la direction interministérielle du numérique (DINUM), qui joue le rôle de service informatique central de l'État, deviendra ARIANE, l'Autorité de référence de l'intelligence artificielle et du numérique de l'État. Pilotée par Walter Arnaud, ingénieur général de l'armement nommé à la tête de la DINUM en juin, elle aura pour missions de faire partager aux ministères des outils et des infrastructures communs plutôt que de multiplier les solutions maison, de leur imposer des règles techniques identiques pour mieux protéger les données sensibles, et de fixer quels usages de l'IA sont autorisés. Le chantier presse, puisque selon une enquête menée auprès d'environ 2 000 agents, 89 % utilisent déjà l'IA au travail, et 55 % le font avec des outils que leur administration n'a pas validés, nourrissait ainsi le fléau du Shadow AI, dont nous vous reparlerons très vite sur Clubic.
Il y y une idée de modernisation, d'accord, mais l'État cherche aussi à faire des économies, ce n'est un secret pour personne. Le PLF attend de l'IA des gains de productivité, autrement dit que les agents abattent le même travail en moins de temps. Il prévoit aussi plus de 400 recrutements de spécialistes du numérique pour ramener en interne des compétences aujourd'hui achetées à des prestataires extérieurs. Selon le gouvernement, chaque euro investi dans ces embauches permettrait d'économiser 1,5 euro de prestations. Les sommes versées aux entreprises de services numériques pour développer les logiciels de l'État ont déjà reculé de 9 % entre 2024 et 2025, à 720 millions d'euros.
L'assistant conversationnel des agents, lui, coûte encore peu. La première étape de son déploiement à grande échelle était chiffrée en juin à 750 000 euros, pour les licences Mistral, c'est-à-dire le droit d'utiliser les modèles d'IA de la start-up française, et pour la puissance de calcul nécessaire à leur fonctionnement. L'outil, testé pendant dix mois par 10 000 agents, a été jugé utile par 75 % d'entre eux selon une évaluation indépendante, qui estime le temps gagné à 12 % pour la rédaction et jusqu'à 16 % pour la synthèse de documents.
Du côté des entreprises, l'IA se faufile dans l'article 9, qui crée un « suramortissement industrie 4.0 ». Si le texte est adopté, les PME et ETI industrielles qui achètent certains équipements neufs entre 2027 et 2029 pourront déduire de leur résultat imposable, en plus de l'amortissement classique, 40 % de leur valeur (80 % pour les petites entreprises, jusqu'à 120 % dans certaines zones aidées). Concrètement, pour un robot à 100 000 euros, une petite entreprise hors zone aidée allègera sa base imposable de 80 000 euros supplémentaires, étalés sur la durée d'utilisation de la machine. Les équipements concernés vont des robots aux logiciels industriels, en passant par le matériel qui sert à stocker et à traiter des données. Et dans le texte qui présente la mesure, le gouvernement cite explicitement l'IA générative parmi les technologies qu'il veut voir arriver dans les usines. L'intelligence artificielle figure enfin dans les commandes supplémentaires des armées, dont le budget augmente de 6,4 milliards d'euros pour atteindre 63,4 milliards en 2027, mais le PLF ne dit pas quelle part de cette somme lui sera consacrée.
Les angles morts d'un budget IA en pointillés
On dénote de gros manques, dans ce projet de loi de finances 2027. Pas un mot, par exemple, sur les centres de données, ces usines à calcul sans lesquelles l'IA ne tourne pas. L'an dernier, la version initiale du PLF 2026 prévoyait de faire passer l'accise sur leur électricité de 0,5 à 10 euros par mégawattheure, ce qui avait déclenché une salve d'amendements au Sénat. Cette année, le texte est muet là-dessus. Aucune ligne identifiable non plus pour l'heure d'IA promise aux élèves de seconde, qui doit pourtant être mise en place pour septembre 2027. Quant à la cybersécurité, pourtant au cœur des discours sur la souveraineté, les engagements restent assez flous.
Le PLF n'ignore pas pour autant le poids de l'IA dans l'économie. Dans le scénario sur lequel repose le budget, Bercy la présente comme une arme à double tranchant. D'un côté, elle pourrait rendre les entreprises plus productives plus vite que prévu, et doper ainsi la croissance. De l'autre, si l'engouement des marchés retombait, les actions des entreprises technologiques pourraient nettement reculer, ce qui pèserait sur l'activité. C'est une incertitude de plus, alors que le Haut Conseil des finances publiques, l'organisme indépendant chargé de vérifier le réalisme des prévisions du gouvernement, juge déjà « optimiste » l'hypothèse de 1 % de croissance retenue pour 2027.
Évidemment, la copie n'est pas définitive, et il ne s'agit que d'un projet. Les députés entameront l'examen du texte en séance dès la semaine prochaine, le 13 octobre, et ils pourront y ajouter des amendements. Un mot peut-être de la fiscalité, puisqu'il semble qu'aucune des réductions d'impôt dont le secteur de la tech profite ne soit remise en cause, à commencer par le crédit d'impôt recherche, qui allège la facture fiscale des entreprises qui investissent dans la recherche et le développement. La taxe sur les services numériques, qui prélève une part du chiffre d'affaires réalisé en France par les grandes plateformes, notamment sur la publicité en ligne, reste elle aussi inchangée et devrait rapporter environ 980 millions d'euros, même si elle ne plaît toujours pas aux États-Unis. Le gouvernement parle d'ailleurs de budget « réversible ». La prochaine majorité pourra en revoir certaines orientations par décret, sans attendre une nouvelle loi de finances. À quelques mois de la présidentielle, on se rend bien compte que l'IA reste surtout une affaire de discours, comme un argument politique visant à montrer qu'on a bien compris ce qui se tramait dans la société. Les idées, comme son vrai budget, se joueront peut-être dans les urnes.