Apple discuterait avec des banquiers et démarcherait des sociétés de semi-conducteurs pour racheter des concepteurs de puces IA. En cause : des serveurs maison à bout de souffle et une puce Baltra qui prend un retard sérieux.

Exit les datacenters équipés de puces maison, l'urgence est ailleurs © Apple
Exit les datacenters équipés de puces maison, l'urgence est ailleurs © Apple

Racheter une entreprise, chez Apple, tient presque de l'événement géologique. La marque à la pomme conçoit ses propres processeurs, préfère largement bâtir en interne, et quand elle sort le carnet de chèques, c'est en général pour de petites structures qu'elle absorbe sans faire de bruit. Alors quand plusieurs sources rapportent que Cupertino aurait pris langue avec des banquiers d'affaires et sondé des jeunes pousses du silicium pour d'éventuelles acquisitions, le signal mérite qu'on s'y arrête. D'après le média spécialisé The Information, l'entreprise chercherait à s'offrir des concepteurs de puces IA pour muscler ses serveurs, un changement de doctrine pour une firme qui a fait de l'autonomie technologique un dogme.

Des serveurs maison qui ne tiennent pas la charge

Le point de départ de cette chasse, c'est un problème qu'Apple aurait bien du mal à cacher. Ses serveurs d'intelligence artificielle tournent aujourd'hui sur des puces M2 Ultra conçues en interne, et ces dernières peineraient à encaisser les modèles les plus lourds. L'illustration la plus parlante tient dans le nouveau Siri. La version dopée à Gemini, dévoilée à la WWDC en juin, ne s'appuie pas sur le matériel d'Apple pour le gros du travail, mais sur des GPU Nvidia hébergés dans le cloud de Google. Cupertino aurait bien tenté de faire tourner ces modèles sur ses propres machines. Elles n'auraient pas fait le poids.

Cette dépendance croisée, Clubic l'avait déjà décortiquée au moment de la WWDC, quand l'architecture réelle de Siri AI est apparue au grand jour : des modèles maison en façade, mais une couche cloud confiée au principal rival mobile de la marque. Le paradoxe est savoureux pour une entreprise qui a bâti sa communication IA sur la souveraineté et le traitement confidentiel des données (« Privacy First », promettaient les slides).

Reste la question de la relève. Apple planche depuis des années sur une puce serveur maison, connue sous le nom de code Baltra, censée prendre le relais des M2 Ultra et alimenter ses fermes de calcul. Elle était attendue cette année. Elle a glissé. Selon Bloomberg, une puce assez costaude pour rivaliser avec Nvidia pourrait ne pas arriver avant 2029, une mise à niveau en M5 Ultra devant combler l'intervalle. Trois ans, dans la course actuelle à l'IA, c'est à peu près une éternité. On comprend mieux, dès lors, pourquoi Tim Cook et ses équipes envisageraient de gagner du temps en achetant le savoir-faire plutôt qu'en l'attendant.

Le portefeuille s'ouvre, la doctrine s'effrite

Deux signaux laissent penser qu'Apple serait prête à dépenser plus qu'à l'accoutumée. Le premier est financier. Lors de la présentation des derniers résultats, le directeur financier Kevan Parekh a indiqué aux analystes que l'entreprise abandonnait son objectif historique de conserver autant de liquidités que de dettes. Traduction : de l'argent se libère, et Apple en avait précisément 45,57 milliards de dollars en caisse à la fin mars. De quoi voir venir.

Le second signal tient aux hommes. Tim Cook passe la main à John Ternus, le patron du hardware, en septembre, tandis que le responsable des puces Johny Srouji supervise désormais l'ensemble du matériel. Deux ingénieurs, donc, peut-être plus enclins que leurs prédécesseurs à sortir le carnet de chèques pour se dépêtrer d'une impasse technique. Pour mesurer à quel point un gros rachat détonnerait, il suffit de regarder l'histoire : la plus grosse acquisition d'Apple reste le rachat de Beats pour 3 milliards de dollars en 2014, et l'empire du silicium maison s'est bâti sur une emplette bien plus modeste, celle de PA Semi pour 278 millions de dollars en 2008. Même l'opération de janvier dernier, le rachat de la jeune pousse israélienne Q.ai pour près de 2 milliards de dollars, fait figure de deuxième plus grosse dépense de l'histoire de la marque. Autant dire que Cupertino ne joue pas dans la même cour que ses rivaux quand il s'agit de fusions-acquisitions.

Et c'est peut-être là le vrai enjeu. Google, Amazon ou Meta conçoivent depuis des années leurs propres accélérateurs pour serveurs, un terrain sur lequel Apple, pourtant orfèvre du processeur mobile et portable, découvre qu'exceller sur une puce d'iPhone ne prépare pas forcément à bâtir un mastodonte pour data center. Le rachat n'est d'ailleurs qu'une piste parmi d'autres : Apple discuterait aussi avec la jeune pousse PrismML, spécialiste de la compression de modèles pour les faire tourner directement sur iPhone, et vient de s'engager sur plus de 30 milliards de dollars de puces auprès de Broadcom, partenariat prolongé jusqu'en 2031. Tout cela pointe dans la même direction : Apple veut s'affranchir de Nvidia et sortir de l'étau de la pénurie de mémoire qui secoue l'industrie (et qui l'a déjà poussée à regarder du côté de fournisseurs chinois controversés).

Une précision s'impose avant de tirer des plans sur la comète. L'essentiel de ces informations provient d'une seule enquête, celle de The Information, qu'Apple n'a pas commentée et que Reuters n'a pas pu vérifier de façon indépendante. Le conditionnel reste donc de rigueur sur les intentions réelles de la marque. Pour l'utilisateur français, en revanche, un constat tient déjà : pendant qu'Apple bricole son infrastructure, Siri AI n'est toujours pas disponible sur iPhone en Europe pour des raisons réglementaires. Et la promesse d'un traitement 100 % local, elle, attend toujours des modèles assez léger.