Des vidéos de supportrices hypersexualisées générées par IA inondent les réseaux sociaux depuis l’ouverture du Mondial 2026. Grâce à des logiciels grand public, des opérateurs attirent des centaines de millions de spectateurs vers des abonnements érotiques payants, au travers de fausses influenceuses entièrement synthétiques.

Publiée le 15 juin, une vidéo mettait en scène une prétendue supportrice brésilienne lors du match Maroc-Brésil du 14 juin - ©Capture d’écran Instagram / Capture d’une vidéo virale générée par IA
Publiée le 15 juin, une vidéo mettait en scène une prétendue supportrice brésilienne lors du match Maroc-Brésil du 14 juin - ©Capture d’écran Instagram / Capture d’une vidéo virale générée par IA

Des millions d’internautes ont regardé, sans le savoir, une femme qui n’existe pas. Depuis l’ouverture de la Coupe du monde 2026, des dizaines de vidéos représentant de jeunes femmes dans les tribunes des stades circulent massivement sur Instagram, TikTok, X.com et YouTube. Le modèle visuel est identique d’une séquence à l’autre. Il s’agit d’une supportrice attrayante, légèrement vêtue, filmée au milieu d'une foule… Mais entièrement fictive.

La RTBF et l’organisation de fact-checking EDMO Belux ont remonté la source de l’une des plus virales. Publiée le 15 juin, elle mettait en scène une prétendue supportrice brésilienne lors du match Maroc-Brésil du 14 juin et a cumulé des centaines de millions de vues sur plusieurs plateformes. Les fins limiers auront décelé les trois détails qui trahissent de l’IA. Le chronomètre reste figé à 54:19 pendant toute la séquence, le logo d’ESPN apparaît à l’écran, alors que la chaîne américaine n’a pas retransmis ce match et enfin, la voix du commentateur qui sonne métallique, avec ce grain robotique typique des synthèses vocales génératives. Soumise au détecteur Hive Moderation, la vidéo a obtenu un score de 99,9 % de probabilité de deepfake. Le même outil pointe Seedance 2.0 comme logiciel de fabrication probable.

Seedance 2.0 est un générateur vidéo lancé en février par le laboratoire SEED de ByteDance, la maison mère de TikTok. À partir d'un texte descriptif, d'une image ou d'un clip existant, il produit des séquences en résolution 1080p avec audio synchronisé. Rien qu’avec le forfait gratuit, on peut générer ce type de vidéo. Alors que dire des options avec le plan payant à partir d’environ 18 euros par mois !

Le compte Instagram de la fausse supportrice redirige vers une plateforme érotique payante

La vidéo originale provenait du compte Instagram d’une certains « Chiara Cleo », publié le 15 juin. Ce seul reel a atteint 36,5 millions de vues et 580 000 « J'aime ». Toutes les photos et vidéos du profil portent les traces d'une IA générative. Cette personne n’existe pas. Un opérateur a imaginé cette influenceuse synthétique, ouvert les comptes sur les réseaux sociaux et alimente depuis les plateformes à partir de contenus entièrement fabriqués.

Les publications la présentent légèrement vêtue dans des lieux publics, avec des sous-entendus à caractère sexuel explicite. La story mise en avant oriente les abonnés vers Fanvue, une plateforme d’abonnement érotique comparable à OnlyFans. Fanvue intègre nativement des outils d’IA et autorise les contenus synthétiques, à condition que le propriétaire du compte soit vérifié et déclare l’origine artificielle du contenu. 331 000 abonnés Instagram suivent « Chiara Cleo » ; dans les commentaires, beaucoup la croient réelle.

Des agences spécialisées fabriquent aujourd’hui des dizaines de profils analogues. Leurs opérateurs construisent une audience sur Instagram ou TikTok, puis l’orientent vers Fanvue ou des programmes d’affiliation à des plateformes de webcam live. EDMO Belux a recensé des dizaines de vidéos similaires publiées depuis l’ouverture du tournoi.

Le 2 mai dernier, un utilisateur a posté sur X une courte vidéo sous le titre « une Coréenne ordinaire », représentant une jeune femme dans les tribunes d'un match de baseball de la KBO, la ligue sud-coréenne... mais elle n'existe pas - ©Capture d’écran X
Le 2 mai dernier, un utilisateur a posté sur X une courte vidéo sous le titre « une Coréenne ordinaire », représentant une jeune femme dans les tribunes d'un match de baseball de la KBO, la ligue sud-coréenne... mais elle n'existe pas - ©Capture d’écran X

Une pratique née en Corée du Sud avant d’entrer dans les stades du Mondial 2026

Le phénomène a précédé le tournoi de plusieurs semaines. Le 2 mai dernier, un utilisateur a posté sur X une courte vidéo sous le titre « une Coréenne ordinaire », représentant une jeune femme dans les tribunes d’un match de baseball de la KBO, la ligue sud-coréenne. La séquence a cumulé une quinzaine de millions de vues. Le filigrane « KingAI3.0 » intégré dans l’image a permis aux fact-checkers de l’identifier rapidement comme une fabrication. Le commentaire accompagnant la vidéo, jugé sexiste, a par ailleurs été dénoncé sur Instagram.

Depuis cette publication, les réseaux véhiculent ouvertement les techniques de reproduction. Des influenceurs commercialisent des packs de prompts prêts à l’emploi. Avec CapCut, gratuitement, un utilisateur fournit l'image d’une personne, réelle ou non, et une vidéo de référence, puis obtient une séquence similaire en quelques minutes.

Parmi les vidéos en circulation, certaines relèvent d'un usage personnel assumé. Des utilisatrices recourent à leur propre image et à ces outils pour se placer virtuellement dans un stade et afficher leur soutien à leur équipe nationale. L’intention du créateur du compte est le seul facteur qui distingue cet usage de l’exploitation commerciale de l'image féminine.

En France, la loi SREN du 21 mai 2024 a inscrit dans le code pénal un délit spécifique de deepfake sexuel : trois ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende pour toute diffusion en ligne d'un contenu à caractère sexuel représentant une personne sans son consentement. La loi s’applique à des personnes réelles identifiables. Mais pour les personnages entièrement fictifs, rien.

Source : FranceInfo