Le G7 clôturait à Évian sur un accès aux modèles américains réservé aux alliés. Wang Yi annonçait au même moment, depuis Pékin, une organisation mondiale de coopération IA ouverte à tous. La fracture de gouvernance n'a jamais été aussi publique.

Depuis le 12 juin, date à laquelle les États-Unis avaient ordonné à Anthropic de suspendre l'accès mondial à ses deux modèles les plus avancés en invoquant la sécurité nationale, le G7 d'Évian-les-Bains s'est réuni dans une atmosphère de géopolitique IA que personne ne cherchait à atténuer. En marge du sommet, Dario Amodei (Anthropic), Demis Hassabis (Google DeepMind) et Sam Altman (OpenAI) ont plaidé pour une coalition pilotée par Washington, limitant l'accès aux modèles frontière à un cercle de « partenaires de confiance ». Mercredi, pendant que les dirigeants débattaient sans parvenir à un accord, Wang Yi prenait le micro pour annoncer le contraire.
Wang Yi joue la carte de l'ouverture
Le chef de la diplomatie chinoise a annoncé que Pékin « accélère l'établissement d'une organisation mondiale de coopération sur l'IA » et invite l'ensemble des pays à y participer. L'annonce s'accompagnait de la publication d'un livre blanc chinois sur la gouvernance mondiale, dont le ton visait directement Washington sans le nommer. Zhao Haibing, vice-président de la principale agence économique chinoise, a critiqué explicitement « les approches fermées, exclusives et monopolistiques du développement technologique ». Pour acheminer l'initiative, Pékin a indiqué s'appuyer sur les BRICS et l'Organisation de coopération de Shanghai, les structures multilatérales où les États-Unis n'ont pas voix au chapitre.
La manœuvre s'inscrit dans une progression calculée depuis juillet 2025, quand Li Qiang avait annoncé cette organisation mondiale à Shanghai, quelques jours après que Washington publiait son propre plan d'action pour l'IA. Depuis, Pékin a soigneusement bâti son argumentaire commercial : ses modèles open source (DeepSeek, Qwen) représentent 17,1 % des téléchargements mondiaux sur Hugging Face (la plateforme de distribution de modèles libres la plus utilisée dans le monde), devant les modèles américains (15,86 %) pour la première fois depuis janvier 2025, selon une étude MIT-Hugging Face. Ces modèles sont téléchargeables gratuitement, fonctionnent sur du matériel modeste et ne nécessitent ni abonnement ni condition de localisation des données. En Afrique, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine, ils comblent un vide que les restrictions d'export américaines creusent depuis deux ans, complétés par un accès à une puissance de calcul indépendante de NVIDIA et d'autres géants américains du secteur.
L'Europe coincée entre deux architectures incompatibles
L'Union européenne n'était pas à Évian en observatrice sereine. Emmanuel Macron a averti ses homologues que si Washington pouvait « du jour au lendemain couper le commutateur », les entreprises américaines d'IA elles-mêmes s'en ressentiraient. Narendra Modi a exprimé les mêmes inquiétudes. Aucun accord n'a été conclu. Le statut de « partenaire de confiance » resterait défini à Washington, selon Reuters, et révocable unilatéralement par le département du Commerce.
Mistral AI cristallise cette ambivalence depuis le Vieux Continent. La licorne française avait construit son identité sur l'efficience ouverte, avant que son modèle commercial le plus ambitieux ne transite par Azure de Microsoft. Sur Hugging Face, Qwen3-72B enregistrait 640 000 téléchargements la première semaine d'avril contre 380 000 pour Codestral. Entre l'écosystème américain dont elle dépend commercialement et la dynamique open source chinoise qui grignote son terrain, Mistral tient un équilibre de plus en plus précaire.
D'autres acteurs européens creusent leur propre sillon. Multiverse Computing, startup basque fondée à Donostia dont la valorisation visée dépasserait 1,5 milliard d'euros, compresse des modèles open source performants via des mathématiques d'inspiration quantique pour les déployer sur du matériel grand public, avec Iberdrola, Bosch et la Banque du Canada parmi ses clients officiellement déclarés. L'approche est cohérente et le créneau réel. Mais comme Arthur Mensch, PDG de Mistral, l'a formulé au sommet d'Évian : la question primordiale pour les pays non américains est le contrôle de leur chaîne d'approvisionnement en IA.
La bonne nouvelle pour l'Europe : les deux offres sont là, l'une gratuite, l'autre payante. La moins bonne : ni l'une ni l'autre n'attend son avis pour exister.