Avec son homologue allemand le BfDI, la CNIL publie un état des lieux des garanties de confidentialité prévues pour l'euro numérique. Le chantier devrait se concrétiser d'ici 2029, mais soulève encore des questions techniques non résolues.

Euro numérique : quels sont les enjeux pour la vie privée selon la CNIL ? ©Shutterstock
Euro numérique : quels sont les enjeux pour la vie privée selon la CNIL ? ©Shutterstock

Le projet d'euro numérique avance. La proposition de règlement européen qui doit l'encadrer est en cours de vote au Parlement. Les autorités de protection des données dressent un bilan des mécanismes prévus, et de ceux qui restent insuffisants.

La confiance doit accompagner l'euro numérique.

Depuis 2021, la Banque centrale européenne (BCE) développe une version dématérialisée de l'euro pour les paiements du quotidien. L'objectif n'est pas de remplacer les billets, mais de proposer un instrument numérique accessible sans compte bancaire, gratuit et reconnu comme monnaie publique. La Commission européenne a publié une proposition de règlement en 2023 afin d"encadrer son émission,. Ce cadre est actuellement en procédure de codécision. Une phase pilote est prévue en début d'année prochaine, avec un lancement effectif envisagé pour 2029.

Selon la CNIL, en 2022, deux entreprises non européennes traitaient 61 % des paiements par carte dans la zone euro. Sans doute Visa et MasterCard. L'euro numérique serait la première architecture de paiement entièrement européenne, ce qui, selon la CNIL et le BfDI, justifie une conception calquée sur les valeurs du continent. Nous avions interviewé Ludovic Francesconi d'EPI, lequel estimait que Wero pourrait à terme intégrer l'euro numérique dans son wallet. Il y voyant deux initiatives complémentaires plutôt que concurrentes.

Les sondages cités par la CNIL sont sans équivoque. En 2024, 60 % des Européens se disaient préoccupés par leur vie privée lors des paiements numériques. En 2025, 81 % des adultes exprimaient des inquiétudes face à l'utilisation abusive de leurs données personnelles. Pour les deux autorités, la confiance des utilisateurs ne doit donc pas être un détail. C'est, selon eux, une condition de réussite du projet.

L'usage de l'euro numérique doit être comparable aux espèces

Rappelons que l'euro numérique fonctionnera de deux manières. En ligne, il reposera sur un compte dédié, avec des transactions enregistrées dans un système centralisé géré par les banques centrales. Hors ligne, il fonctionnera comme de l'argent stocké directement sur un smartphone ou une carte, sans connexion réseau. Ce second mode repose sur des "jetons" numériques, c'est-à-dire des unités monétaires échangeables directement entre appareils, et sans passer par un serveur central. Et c'est précisément ce qui lui donne un niveau de confidentialité proche de celui des espèces. Soulignons par ailleurs que l'euro numérique sera non programmable, contrairement au yuan numérique chinois. Impossible donc d'y imposer des restrictions d'usage ou de conditionner les paiements à certaines catégories de produits.

Pour le mode en ligne, la protection repose sur la pseudonymisation. Votre banque connaît votre identité, mais avant de transmettre l'ordre de paiement à l'infrastructure de la BCE, elle le remplace par un identifiant technique. La banque centrale ne voit donc pas les noms des parties à la transaction. Le Comité européen de la protection des données (CEPD) approuve ce mécanisme, mais demande qu'il soit inscrit dans la loi. Il préconise aussi des identifiants dynamiques et renouvelés à intervalles réguliers. Cela permettra d'éviter toute réidentification par croisement avec des données externes.

La question des plafonds n'a pas été tranchée. Quelle somme pourra-t-on détenir en euro numérique ? Selon la CNIL, "une limite de détention comprise entre 500 et 3000 euros est actuellement à l'étude." La BCE penche pour 3000€, en estimant que l'impact sur les banques serait limité. Dans un scénario de crise, les sorties de fonds représenteraient 8,2 % des dépôts à vue, et seulement 1,2 % en temps normal. Les autorités de protection des données estiment qu'en dessous de ce seuil, les transactions en ligne ne devraient tout simplement pas tracées. Selon la CNIL, l'euro numérique doit donc garantir le même niveau de confidentialité que les espèces. En France, on peut payer en liquide jusqu'à 1000 € sans laisser de trace.