Quand un pays qui a inventé l'origami décide de fabriquer des drones de combat en carton ondulé à 2 000 dollars, on se dit que la logique militaire a pris un virage que personne n'avait anticipé.

Le Japon a trouvé sa recette pour des drones pas cher : du carton, de la résine, et beaucoup d'ingéniosité. © AirKamuy
Le Japon a trouvé sa recette pour des drones pas cher : du carton, de la résine, et beaucoup d'ingéniosité. © AirKamuy

Le conflit en Ukraine a transformé le drone jetable en arme de masse. Des deux côtés de la ligne de front, des FPV à moins de 500 dollars neutralisent des blindés à plusieurs millions. Le Japon, qui observe cette mutation depuis 2022 avec l'attention d'un pays situé à 900 kilomètres de la Corée du Nord et en contentieux territorial permanent avec la Chine, vient d'en tirer une conclusion radicale.

Le 27 avril, le ministre de la Défense Shinjirō Koizumi a rencontré les fondateurs d'AirKamuy, une startup de Nagoya qui fabrique des drones militaires en carton ondulé revêtu d'un traitement hydrophobe. Prix unitaire : entre 2 000 et 3 000 dollars. Assemblage sans outils : 5 à 10 minutes. Livraison : 500 unités par conteneur standard de 20 pieds.

Le carton comme avantage tactique

L'AirKamuy 150 est un drone à voilure fixe, propulsion électrique, capable de voler environ 80 minutes à une vitesse comprise entre 45 et 120 km/h, avec une portée d'environ 150 kilomètres et une charge utile de 1,5 kg. La structure en carton ondulé et résines biodégradables lui confère une signature radar quasi nulle (difficile de détecter ce qui ressemble, sur un écran, à un oiseau en papier mâché). Le tout est livré à plat, dans des boîtes empilables, et s'assemble sur le terrain comme un meuble suédois, le lance-missile en plus.

La startup, fondée en août 2022 par des diplômés du département aéronautique de l'Université de Nagoya, a pivoté vers le militaire après l'invasion de l'Ukraine. L'ingénieur en chef Naoki Morita a présenté l'appareil au Singapore Airshow 2026, après une première apparition à DSEI 2025 et au Salon du Bourget 2025 (avec un modèle plus petit, l'AirKamuy 6).

La Marine japonaise l'utilise déjà comme cible d'entraînement, a confirmé Koizumi. © AirKamuy
La Marine japonaise l'utilise déjà comme cible d'entraînement, a confirmé Koizumi. © AirKamuy

La levée de fonds de la startup dit quelque chose du tabou japonais sur la défense : 100 millions de yens (environ 650 000 euros) en pre-seed en mai 2025, et deux tiers des fonds de capital-risque sollicités ont refusé d'investir en raison de restrictions internes sur le secteur militaire. Le Japon d'après-guerre avance, mais avec des semelles de plomb.

La France produit 1 000 drones en un an, le Japon en empile 500 dans un conteneur

La comparaison avec les programmes européens mérite d'être posée. En France, Harmattan AI a livré 1 000 micro-drones de contact en un an pour l'exercice Orion 2026, à 1,8 kg et 2 kilomètres de portée. Parrot fournit l'OTAN par tranches de 100 à 500 unités. Aura Aero développe Enbata, un drone MALE de 2 tonnes soutenu par la DGA. L'Eurodrone, programme franco-germano-italo-espagnol, dépasse les 7 milliards d'euros pour un appareil unitaire à plusieurs millions.

AirKamuy prend le problème par l'autre bout. Là où l'Europe conçoit des systèmes de haute valeur (longs à produire, chers à perdre), le Japon mise sur le volume jetable. Le budget défense japonais pour l'exercice fiscal 2026 atteint environ 9 000 milliards de yens (60 milliards de dollars), dont 277 milliards de yens (1,9 milliard de dollars) fléchés vers les drones, dans le cadre du programme SHIELD, un réseau côtier en couches intégrant drones d'attaque, drones sous-marins et navires autonomes.

Le SYPAQ australien, autre drone en carton utilisé par l'Ukraine, avait ouvert la voie. Le Shahed iranien (20 000 à 50 000 dollars), le Lucas américain (10 000 dollars) et maintenant l'AirKamuy japonais (2 000 dollars) dessinent une courbe de prix décroissante qui rend les systèmes de défense anti-aérienne traditionnels absurdes par leur coût. Abattre un drone à 2 000 dollars avec un missile à 500 000 dollars, c'est le genre de calcul que même un comptable trouve déprimant.