Blacklistée par Washington, l'entreprise Anthropic, qui est derrière l'IA Claude, répond avec méthode au Pentagone. Son cofondateur, Dario Amodei, tente une manœuvre d'apaisement, sans rien lâcher sur le fond.

Les discussions se poursuivent entre le gouvernement fédéral et Anthropic. © Alexandre Boero / Clubic
Les discussions se poursuivent entre le gouvernement fédéral et Anthropic. © Alexandre Boero / Clubic

Environ une semaine, c'est le temps qu'il aura fallu pour que le bras de fer entre Anthropic et le Pentagone change de visage. Après le coup de tonnerre du ban fédéral du 27 février, désignation comme « risque pour la chaîne d'approvisionnement américaine » et un contrat militaire soufflé par OpenAI, Dario Amodei, cofondateur de l'entreprise, a repris la parole il y a quelques heures, en étant moins dans l'affrontement que dans la recherche d'une issue. Une posture qui tranche avec la fermeté des premiers jours et qui intervient alors que les revenus de la start-up explosent.

Anthropic conteste la blacklist et recadre juridiquement l'administration américaine

Mercredi 4 mars, Anthropic a reçu la confirmation officielle : le département de la Guerre maintient bel et bien sa désignation comme « supply chain risk », donc risque pour la chaîne d'approvisionnement. Le lendemain, Dario Amodei a publié sa réponse et le ton surprend. Plutôt que de foncer dans le tas, il a choisi de démontrer que la sanction ne s'applique pas aussi largement que l'administration américaine l'a laissé croire. Autrement dit, la punition existe, mais sa portée réelle serait bien plus limitée.

La loi sur laquelle s'appuie le Pentagone impose en réalité une contrainte importante. La sanction doit être la plus limitée possible. Cela veut dire que seules les entreprises qui utilisent Claude dans le cadre d'un contrat direct avec l'armée sont concernées. Une société qui travaille avec le Pentagone sur d'autres sujets, et qui utilise Claude pour ses propres besoins internes, n'est pas visée. Une subtilité juridique, certes, mais qui protège une grande partie des clients d'Anthropic.

En publiant sa déclaration, Amodei ne s'adresse pas seulement aux juges, mais il parle aussi à ses partenaires commerciaux, qui observent la situation avec inquiétude. Amazon, par exemple, héberge les modèles d'Anthropic sur ses serveurs et représente un allié stratégique majeur. Son patron, Andy Jassy, avait d'ailleurs contacté directement Amodei après le ban. Les grands acteurs du secteur avaient besoin d'être rassurés, et vite.

Dario Amodei s'excuse et confirme des discussions en cours avec le département de la Guerre

Dario Amodei en profite aussi pour solder un incident embarrassant dans son communiqué. Le 27 février, un message rédigé en interne (le jour même du ban, donc dans un contexte plutôt tendu) avait fuité dans la presse. Un texte écrit sous le coup de l'émotion, qu'il regrette publiquement, précisant que ses mots ne reflétaient pas « sa position réfléchie ». Le dirigeant s'« excuse pour le ton de la publication ».

En coulisses, aussi fou que cela puisse paraître, les discussions se poursuivent entre le géant Anthropic et le Pentagone. Dario Amodei confirme que des négociations sont en cours, et qu'elles avancent. L'objectif est désormais de trouver un accord qui permette à l'armée américaine de continuer à utiliser Claude, tout en maintenant les deux refus non négociables d'Anthropic, à savoir pas d'armes autonomes ni de surveillance de masse des citoyens.

« Anthropic a bien plus en commun avec le département de la Guerre que de différences », explique Amodei. Pour faciliter la transition, le cofondateur d'Anthropic propose même de mettre ses modèles à disposition de l'armée à prix coûtant. Un geste concret, qui ressemble davantage à une main tendue qu'à un bras de fer.

Et pendant que ça discute à Washington, les chiffres d'Anthropic jouent pour elle. Fin 2025, la société générait 9 milliards de dollars de revenus annualisés. Quelques semaines plus tard, on grimpait 14 milliards. Aujourd'hui, c'est presque 20 milliards, portés notamment par le succès fulgurant de Claude Code, l'outil d'aide à la programmation. Le ban fédéral n'a donc pas refroidi les entreprises ni les particuliers, au contraire, le marché a tranché, et clairement en faveur d'Anthropic.