Pour la première fois, le Pentagone a retourné contre une entreprise américaine une procédure créée pour cibler Huawei. Ce que l'industrie tech a répondu change la donne.

Pete Hegseth, Secrétaire à la Défense des États-Unis © Shutterstock
Pete Hegseth, Secrétaire à la Défense des États-Unis © Shutterstock

Vendredi 27 février, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth classait Anthropic comme « risque pour la chaîne d'approvisionnement nationale ». Une première : cette désignation n'avait jamais visé une entreprise américaine. Comme nous le rapportions, Trump avait dans la foulée ordonné le retrait de Claude de toutes les administrations fédérales. Depuis, la Silicon Valley s'organise. Et la réponse collective dépasse largement le cas Anthropic.

Les mastodontes de la tech envoient un avertissement au Pentagone

Selon l'agence Reuters, l'Information Technology Industry Council a adressé mercredi une lettre au secrétaire à la Défense. Ce groupement professionnel rassemble Apple, NVIDIA, Amazon, Google, Microsoft, Meta, Adobe, CoreWeave et même OpenAI, le rival direct d'Anthropic. Le courrier ne cite pas nommément Anthropic, mais cible directement la classification décidée par Hegseth.

Jason Oxman, patron de l'ITI, y rappelle que ce type de mesure « existe pour de véritables urgences » et « est habituellement réservé aux adversaires étrangers ». Il plaide pour un retour aux procédures classiques de la commande publique. La lettre souligne un risque concret : priver l'armée américaine de l'accès aux meilleurs outils technologiques du pays.

L'ITI n'est pas seul. Quatre autres organisations professionnelles ont adressé un courrier similaire, cette fois directement à Donald Trump. Le ton y est plus direct : considérer une entreprise nationale comme un adversaire étranger crée un précédent qui menace toute l'industrie. Même OpenAI, pourtant bénéficiaire direct du contrat perdu par Anthropic, a publiquement demandé la levée de cette classification. Connie LaRossa, en charge de la politique de sécurité nationale chez OpenAI, a confirmé que son entreprise travaille activement à faire retirer la sanction.

Pourquoi cette mobilisation dépasse le sort d'une seule entreprise

Si Apple, NVIDIA et Amazon sortent du bois, ce n'est pas par générosité. Le vrai sujet, c'est le précédent juridique. Le mécanisme utilisé par Hegseth a été conçu pour contrer des menaces étrangères, pas pour régler un désaccord contractuel. En le retournant contre une société locale, le Pentagone envoie un signal glaçant : toute entreprise tech qui pose des conditions peut être écartée du jour au lendemain.

Or Anthropic est profondément intégrée aux chaînes de valeur de ces géants. Amazon héberge ses modèles sur ses serveurs. NVIDIA lui fournit les processeurs indispensables à l'entraînement de Claude. Apple, de son côté, renforce sa présence dans les usages sensibles, y compris au sein de l'OTAN. Couper les ponts avec Anthropic reviendrait à fragiliser une partie entière de l'écosystème.

En coulisses, les investisseurs multiplient les échanges avec Dario Amodei. Andy Jassy, patron d'Amazon, a directement pris contact. Des fonds comme Lightspeed et Iconiq sont aussi en première ligne. Certains ne cachent pas leur agacement devant la stratégie du dirigeant. Mais Amodei est pris en étau : céder au gouvernement, c'est perdre les employés et les utilisateurs qui l'ont massivement soutenu. Rester inflexible, c'est risquer de voir ses partenaires commerciaux fuir sous la pression fédérale. Ses revenus, proches de 20 milliards de dollars annualisés, prouvent néanmoins que le marché, lui, a déjà tranché.