Les chercheurs parlent désormais de « technostress » pour décrire la fatigue provoquée par l'« infinite scroll » (ou défilement infini), les notifications permanentes et la multitâche numérique. Des travaux précis montrent comment nos outils connectés épuisent l'attention, les émotions et la capacité à décider.

Entre le stress lié à la surcharge numérique et la connexion permanente, notre fatigue  ne ressemble plus à une simple baisse de moral hivernale - ©Mix and Match Studio / Shutterstock
Entre le stress lié à la surcharge numérique et la connexion permanente, notre fatigue ne ressemble plus à une simple baisse de moral hivernale - ©Mix and Match Studio / Shutterstock

Le pouce glisse sur un flux qui ne s'arrête jamais, dès le réveil. Aza Raskin a imaginé l'infinite scroll, ou scroll infini pour rendre la navigation sur smartphone plus fluide, puis il a lui-même alerté sur ses effets addictifs. L'utilisateur ne rencontre plus de « points d'arrêt » clairs, ces moments où il peut choisir de s'arrêter ou de continuer. Pour Adam Alter, psychologue, ce mécanisme agit comme une forme de récompense aléatoire proche de celle d'une machine à sous, où le prochain contenu pourrait enfin apporter quelque chose de gratifiant. Pendant ce temps, les chercheurs qui travaillent sur le technostress ont identifié un stress lié à la surcharge numérique et à la connexion permanente, avec une fatigue qui ne ressemble plus à une simple baisse de moral hivernale.

Une architecture numérique qui casse l'attention

Gloria Mark a mesuré le prix des interruptions à l'Université de Californie à Irvine. Quand une personne se fait couper dans son travail, elle met en moyenne 23 minutes et 15 secondes avant de retrouver pleinement le fil de sa tâche. Dans un environnement saturé d'e-mails et de messageries, ces coupures s'enchaînent au rythme de quelques minutes. Le cerveau jongle entre des fragments de tâches au lieu d'en traiter une seule jusqu'au bout.

À chaque notification qui surgit, l'utilisateur doit décider s'il ouvre le message, s'il clique sur un lien ou s'il remet la réponse à plus tard. Chaque microchoix brûle du glucose, le carburant du cerveau. La série finit par épuiser. Les travaux cités caractérisent une fatigue décisionnelle où la capacité à trancher s'effondre en fin de journée. Pas d'effort musculaire ici, juste une organisation du travail en fragments que les outils numériques ont imposée. L'absence de fin visible dans l'infinite scroll empêche le cerveau de marquer clairement une pause. Aza Raskin explique que ce design retire à l'utilisateur la possibilité d'évaluer régulièrement s'il veut prolonger ou s'arrêter, même quand le plaisir a disparu depuis longtemps.

Jeremy Bailenson a décrit la « Zoom fatigue » au Stanford Virtual Human Interaction Lab. Les visioconférences demandent un contact visuel prolongé à une distance jugée intime et affichent en permanence le visage de l'utilisateur lui-même. Cette autosurveillance constante alourdit la charge cognitive. En France, la Fondation Jean-Jaurès a mesuré une fatigue informationnelle qui gagne du terrain. Près de la moitié des personnes exposées déclarent une lassitude face au flux d'actualités, souvent associée à un comportement de doomscrolling. Faire défiler des nouvelles anxiogènes sans parvenir à couper, jusqu'à atteindre une forme d'anesthésie émotionnale, voilà ce que les enquêteurs ont observé.

Près de la moitié des personnes exposées déclarent une lassitude face au flux d'actualités, souvent associée à un comportement de doomscrolling - ©Andrii Iemelianenko / Shutterstock
Près de la moitié des personnes exposées déclarent une lassitude face au flux d'actualités, souvent associée à un comportement de doomscrolling - ©Andrii Iemelianenko / Shutterstock

Des cercles sociaux qui se télescopent

Alice E. Marwick et Danah Boyd ont publié en 2010 une clé de lecture avec le « context collapse ». Sur Internet, les mondes professionnel, familial et amical se retrouvent dans la même interface. La même publication peut s'adresser à des collègues, des proches et des connaissances lointaines. Dana Boyd considère que les réseaux sociaux transforment ces échanges en performances devant un public qui mélange tous les cercles. Cette sorte de mise en scène permanente génère énormément de charge mentale, car il faut ajuster son image sans jamais changer réellement de ton.

L'ancien designer éthique chez Google et cofondateur du Center for Humane Technology, critique quant à lui l'économie de l'attention. Les technologies actuelles ne se comportent plus comme de simples outils qui attendent leur utilisateur. Elles créent des environnements qui orientent le comportement pour garder l'utilisateur engagé le plus longtemps possible. L'épuisement découle logiquement de plateformes construites autour de la captation continue de l'attention.

Enfin plus près de chez nou, la CNIL cible désormais les dark patterns, ces conceptions d'interface trompeuses qui poussent l'utilisateur à rester en ligne plus longtemps qu'il ne le souhaite. L'institution passe de la mise en garde aux mises en demeure, avec des sanctions à la clé. Du côté des individus, une « déconnexion sélective » se développe. Désactivation de notifications jugées non essentielles, retour au papier pour les lectures longues, installation d'applications de limitation du temps d'utilisation.

Alors qu'on entre dans le dur de l'hiver, cette fatigue est moins due à l'absence de lumière du jour que sur la capacité à diriger soi-même ce qui se passe sur l'écran.

Source : FNAC