Roberto DiCOSMO : L'alternative Logiciel libre

15 décembre 2000 à 00h00
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Professeur d'informatique à l'Université de Paris VII et auteur de nombreux ouvrages dénonçant le monopole de Microsoft sur la chaîne de l'information, Roberto DICOSMO défend l'alternative que représente le logiciel libre et se prononce sur son éventuelle

JB - Monsieur Di Cosmo, bonjour. Professeur d'informatique à l'Université de Paris VII, après de longues années d'enseignement à l'École Normale Supérieure, vous vous êtes fait connaître du grand public en publiant en mars 1998 "Piège dans le cyberespace", et ensuite "Le Hold Up planétaire" en octobre 1998, dans lequel vous invitiez les français à prendre au sérieux l'alternative du logiciel libre. 2 ans après, pensez vous que la situation s'est améliorée ?

RDC - D'un cote, le grand public est maintenant conscient de l'existence d'alternatives aux logiciels monopolistes, et commence à regarder l'informatique d'une façon un peu plus objective: il ne suffit plus de quelques boutades pour faire accepter les virus, les pertes de données, les changements de prix et de versions à la tête du client, comme s'il s'agissait d'une fatalité inévitable. On reconnaît que des logiciels libres comme Apache ou Linux sont plus pérennes, plus sûrs et souvent plus performants que ce que l'on préinstalle pour (ou contre) nous sur les PC. Pleins d'entreprises se sont créées et continuent de se créer en France et ailleurs pour diffuser et fournir du support pour le logiciel libre. M. Bill GATES lui même utilise maintenant une partie significative du rare temps qu'il dédie à des interview pour propager des arguments fallacieux tendant à discréditer le logiciel libre. Quelle meilleure reconnaissance !

Mais de l'autre coté, en ce moment même, plusieurs entreprises d'outre atlantique font pression pour généraliser à l'échelle mondiale une normative fort discutable venant des Etats Unis qui vise à introduire le brevet sur les logiciels, interdit en Europe jusque là. Quoique moins médiatique que la problématique liée à la brevetabilité du génôme humain, ce type de brevet est tout aussi pernicieux en général, et représente en particulier une véritable attaque livrée contre les logiciels libres : vu que certains monopoles ont du mal à contrer leur diffusion sur le plan du mérite technique, on essaye de le faire avec des avocats. Il ne nous reste qu'à nous mobiliser une fois de plus et à espérer que nos responsables politiques sachent resister aux pressions de certaines entreprises.

JB - Vous travaillez sur DemoLinux, un CD-Rom permettant de tester GNU/Linux sur n'importe quel PC. Pensez vous que cet environnement est désormais réellement en mesure de séduire le grand public et les entreprises ?

RDC - Linux (et d'autres variantes libres d'Unix comme FreeBSD), a déja largement séduit les entreprises, en raison de son faible coût d'exploitation et son adaptabilite aux exigences du terrain, mais aussi parce que, étant libre, il permet aux utilisateurs de l'informatique en géneral de redevenir maîtres de la technologie qu'ils utilisent, après tant d'années d'esclavage vis a vis de produits propriétaires dont l'evolution est imprévisible. On le retrouve aussi, bien entendu, dans les universités, ou les avantages du logiciel libre en terme de pédagogie n'ont pas besoin d'être détaillés.

Pour ce qui concerne le grand public, certains efforts restent à faire, notamment pour ce qui concerne les applications ludo-educatives et les jeux en général, que la plupart des éditeurs rechignent encore à proposer sur plateforme Linux. Mais on dispose d'applications phares pour la bureautique, le traitement d'image, et surtout la programmation, qui ont deja attiré un vaste public de "non experts". C'est pour permettre à tous de tester, et même utiliser, Linux sans efforts de configuration et sans engagement que j'ai entrepris avec Vincent Balat et Jean-Vincent Loddo et en partenariat avec l'entreprise Linbox, le développement de DemoLinux: ce CD-Rom démarre directement un systeme Linux qui ne s'installe pas sur l'ordinateur, mais parmet de travailler confortablement avec plusieurs interfaces graphiques, de la bureautique comme StarOffice etc. A part le fait que cela permet de choisir du matériel compatible Linux très facilement, et le faitparadoxale qu'il est souvent utiliser pour réparer des installations Windows en panne, il est un excellent moyen pour voir rapidement si Linux offre déjà ce dont on a besoin, quitte a réessayer six mois plus tard si on n'est pas encore satisfaits. En d'autre termes, avec DemoLinux, on n'a plus d'excuse pour ne pas essayer Linux.

JB - Basé sur le système d'exploitation EPOC de Psion, la société Symbian développe un nouvel environnement logiciel pour Nokia, Ericsson, ,Panasonic et Psion, soit pratiquement 80% du marché des terminaux mobiles. Craignez l'émergence d'un futur "windows" du téléphone ?

RDC - Pas pour l'instant: il y a encore largement de concurrence dans ce domaine, et le systeme EPOC a une longue tradition de véritable ouverture. Et ce n'est pas tellement un monopole sur un secteur donné et limité qui m'inquiète, mais les tentatives de monopoliser toute la chaine de l'information, de sa productionà sa consommation, du serveur au client en passant par le téléphone, le câble, la télévision; et la, il n'y a pas beaucoup d'entreprises qui peuvent en rêver.

JB - Avec l'avènement du Net, une nouvelle génération de géants industriels des réseaux a vu le jour : AOL TimeWarner, Vivendi Universal ou encore . Craignez vous l'émergence de nouveaux monopoles... côté serveur ?

RDC - Comme je le dis plus en haut, c'est la maîtrise de la chaîne de l'information tout entière qui est dangereuse... dans ce sens, AOL TimeWarner peut aspirer, en maitrisant l'accès Internet qui verrouille à travers des protocoles de communication propriétaires sur le client, et la diffusion du contenu détenu pas l'ancien TimeWarner, à se positionner comme acteur de poids dans cette guerre menée pour le contrôle de la société de l'information. Mais cela ne vient, à mon avis, que plus loin derrière le menace toujours grave representée par Microsoft.

JB - Vous êtes souvent associé à GNU/ Linux. Mais que pensez vous d'autres initiatives du logiciel libre, côté serveur, comme PHP, MySQL ou Apache,configurations désormais très populaires sur les pages "perso" grâce à l'initiative notamment de Free.fr

RDC - Je défends le logiciel libre en général, et j'ai d'ailleurs tout particulierement chéri depuis le début Apache, vu qu'un ancien élève de l'Ecole NormaleSuperieure a bien contribué à son developpement. Mais il est vrai qu'on voit plus souvent mentionné Linux que ces autres logiciels phares : cela vient aussi du fait que dans une 'distribution' Linux, on retrouve systematiquement Apache, MySQL, PHP et bien d'autres logiciels excellents comme The Gimp.

JB - L'informatique, et désormais l'internet, deviennent multimédia. Partagez vos les craintes de Richard STALLMAN, vis à vis du MP3 (ou encore de Real ou Windows Media) de voir des technologies propriétaires dominer le monde du divertissement audiovisuel ? Un standard "libre" est-il en train d'apparaître ?

RDC - Je partage tout à fait ses inquiétudes: l'introduction et la diffusion de protocoles de communication et de formats de données proprietaires, et de plus souvent brevetées, représente une menace énorme pour le développement de la societé de l'information. Cela permet à quelques acteurs d'avoir une mainmise sur les instruments indispensables que nous utilisons pour communiquer : c'est comme si on permettait à une maison d'édition de s'approprier le Français et l'écriture, en lui donnant le pouvoir d'autoriser ou non tel ou tel citoyen à écrire, et de décider avec quelle plume et sous quelles conditions on peut mettre sur papier ses idées, tout en payant une taxe à chaque ligne écrite, bien sûr. Je vois vraiment mal pourquoi certains gouvernements ne se gênent pas d'appuyer ces e-conquistadores qui essayent de parasiter l'essor de la société de l'information et de la connaissance.

JB - "Le capitalisme mondial est à la recherche désespérée de nouvelles formes de rareté. Il a besoin de se recréer les rentes de situation et les monopoles de fait que l'incroyable abondance du numérique est en train de faire disparaître " nous déclarait Philippe QUEAU. Pensez vous que le logiciel libre soit vraiment compatible avec l'économie de marché ?

RDC - A mon avis, ce n'est que le pire aspect du capitalisme dont on parle là : n'oublions pas que les pays les plus libéraux (et plus "capitalistes") prônent à chaque occasion l'ouverture de nouveaux marchés à la concurrence, et ne cessent de fustiger les rentes de situation et les monopoles de fait, du moins quand ils sont publiques. Cela est un peu contradictoire avec l'aspiration de certaines entreprise de se soustraire par tous les moyens à cette concurrence qu'elles prescrivent aux-autres n'est-ce pas? Le logiciel libre, et les biens immatériels non brevetés, par leur propre nature, favorisent la concurrence: le client redevient maître de son informatique, et peut choisir le prestataire de services le plus conforme à ses exigeances, sans être prisonnier d'une technologie controlée par d'autres. Cela est parfaitement compatible avec une économie de services et de proximité, qui a de plus l'avantage d'être fortement créatrice d'emplois. Mieux: les entreprises quitravaillent autour du logiciel libre peuvent-être un exemple fort heureux d'acteurs économiques à la fois profondement libéraux et citoyens.

JB - Le succès des développement en matière de logiciel libre n'a jamais été "repris" par les politiques. Pensez vous néanmoins que cette réalité puisse êtrerapprochée des théories socialistes du 19e siècle ?

RDC - Cela est en train de changer: le mot "logiciel libre" apparait de plus en plus souvent dans les discours officiels (par exemple, mais pas seulement,dans ceux de M. Liikanen a la CEE). C'est peut-être, justement, que cet objet nouveau (et pourtant ancien, vu que les premiers logiciels étaient libre... la notion de licence étant apparue relativement tard dans l'histoire de l'informatique), a la vertu d'attirer à la fois les tenants du libre marché (par sa capacite de restaurer une saine concurrence) et des sensibilités pour qui la priorité va à une repartition pas trop inéquitable des richesses (par sa capacite à créer des emplois de qualité, et par sa contribution à la preservation du patrimoine des connaissance humaines contre l'appropriation propriétaire).

JB - Monsieur Di Cosmo, je vous remercie.
Entretien réalisé en décembre 2000 par Jérôme BOUTEILLER
Modifié le 20/09/2018 à 15h38
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