Live Japon : soyez tranquille, on vous surveille

Karyn Poupée
06 décembre 2008 à 00h04
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Française d'origine, bien qu'un tantinet japonisée, l'auteur de ces lignes connaît ses compatriotes. Elle imagine donc très bien le ramdam que causerait en France la mise en place des technologies que cet article décrit ci-dessous, elle s'attend de plus à une volée de commentaires outrés sur la défense des droits de l'Homme, la préservation des libertés individuelles, la violation de la vie privée, le flicage, on en passe et des termes plus grossiers. Pour autant, elle prend le risque de présenter sous un jour sinon positif du moins distant lesdites technologies, pour la bonne et simple raison qu'elles ne sont pas perçues comme intrusives dans leur pays d'origine, le Japon, et qu'elles y sont considérées comme utiles voire bienfaitrices. Par conséquent il convient d'éviter les prises de position féroces voire nippophobes par mépris ou méconnaissance du contexte culturel et sociologique local.

Ceci étant posé, entrons dans le vif du sujet. Il y a quelques jours, NEC présentait à l'occasion d'un mini-salon professionnel ses dernières innovations principalement destinées aux entreprises. Parmi des dizaines de systèmes en démonstration, l'un retint particulièrement notre attention : il s'agit d'un outil de suivi en temps réel des mouvements des salariés dans les sociétés. Le dispositif n'affiche pas sur un écran une liste abstruse du style "14:00 ID:010201 accès 23 vers pièce 32". Il fait beaucoup mieux, plus détaillé, plus animé, plus coloré, bref plus lisible et plus efficace: il montre la scène en vidéo et superpose sur les sujets et autres éléments présents à l'écran les informations pertinentes d'identification (jusqu'au nom et à la fonction de la personne si souhaité). Bien entendu, il enregistre tout sur des plans et signale les anomalies.

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Slogan pour vanter le tout "Dare ga? Doko wo aruiteitta? Sugu ni wakarimasu" (Qui? Où déambule-t-il? sachez-le immédiatement). C'est clair, net et sans rature. Ce système est clairement fait pour pister les personnes à l'intérieur d'un lieu privé aux accès protégés, entreprises ou autres lieux accueillant du public comme les musées où l'on n'entre a priori pas comme dans un moulin. Le système est composé de caméras censées scruter tous les locaux, de détecteurs d'étiquettes radiofréquences, de badges d'identification délivrés aux personnes autorisées à entrer sur le site, de lecteurs d'empreintes biométriques, d'un progiciel qui contrôle, analyse et mémorise le tout.

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Et le technicien de NEC de nous expliquer doctement, démonstration à l'appui, les performances et avantages dudit appareillage. "Les images filmées des personnes sont accompagnées d'un identifiant ce qui permet de combiner une analyse visuelle humaine et électronique", donc de renforcer la jugeote du système par la sagesse et l'acuité du regard d'un vigile...ou d'un chef de bureau. Car figurez-vous que le dit système n'est pas seulement pensé pour des gardiens patentés à casquette, mais est aussi conçu dans le but de faciliter le travail en collectivité, en sachant qui fait quoi, où et comment, dans l'enceinte professionnelle.

Non, ne hurlez pas au scandale, car il n'y a pas lieu. Pourquoi ? Eh bien parce que n'est pas nouveau dans le fonctionnement des entreprises japonaises, c'est juste plus high-tech. Les salariés nippons sont en effet habitués à partager un espace commun ouvert, sous le regard d'un supérieur hiérarchique. Ils sont rodés au fait d'indiquer à leurs collègues ou sur un tableau leurs réunions, déplacements et autres mouvements ou absences, le tout dans le but de mieux organiser le travail collectif. Bref, c'est dans les moeurs.

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Tant et si bien d'ailleurs que lorsqu'on demande au technicien de NEC si cela ne pose quand même pas un petit problème de liberté, il nous regarde avec un air ébahi, incrédule. C'est que la relation entre employeurs et salariés japonais ne repose pas sur les mêmes piliers culturels qu'en Occident. Elle s'appuie davantage sur une relation hiérarchique très forte, mais aussi un rapport de confiance. Elle n'y est pas tant entachée de suspicion à l'égard du chef qu'elle peut l'être en France. L'individualisme y est moins exacerbé, de sorte que les salariés n'ont pas immédiatement l'impression d'être épiés à mauvais escient pour leur chercher des poux dans la tête lorsque des systèmes enregistrent leurs déplacements ni quand on les flanque d'un badge à accès strictement limité ou lorsque les flottes de véhicules d'une société de taxis ou d'une compagnie de livraison sont suivis en temps réel par GPS ou que sont enregistrées les données relatives au moteur, aux roues, aux freins et autres équipements.

Dans ces deux derniers cas, cela est aussi censé apporter des informations pour détecter les mauvaises habitudes de conduite et les corriger dans le bon sens. Pour certains, le fait d'être ainsi encadrés est ressenti comme une protection: ils ne risquent pas d'aller par erreur où ils ne doivent pas (cela les soulage), peuvent être vite retrouvés en cas de pépin (accident, tremblement de terre) ou si l'on a soudainement besoin d'eux. De la même façon, les annonces sonores permanentes serinées dans les magasins, trains et autres lieux publics ("serrez à droite", "attention à la marche", "éteignez votre portable aux places pour invalides") ou par les objets comme les camions ("attention je tourne à droite"), les distributeurs de billets ("veuillez prendre votre carte, n'oubliez pas votre argent"), les appareils électroménagers ("l'eau est chaude, faites attention") sont aussi une forme d'accompagnement tranquillisant voire déresponsabilisant, du moins est-ce ainsi que les Japonais les perçoivent. Ils sont d'ailleurs un peu désarçonnés quand ces guides et barrières ne sont pas là, alors que les mêmes dispositifs sont au contraire jugés infantilisants, voire exaspérants par des Français.

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Dans un registre voisin, les Japonais conçoivent de plus en plus de dispositifs pour la surveillance des personnes à domicile et le suivi sanitaire automatique et à distance, alors que la population âgée esseulée augmente tandis que le nombre de personnes à leurs côtés ou formées pour s'en occuper décroît. Du coup, l'Etat pousse ses champions industriels et autres structures de recherche à imaginer des outils qui permettent d'améliorer la vie des vieux isolés, sans mobiliser des armées d'assistants à domicile. Passons cette fois sur la création de robots de compagnie, on a déjà eu l'occasion de brosser leur portrait et on sera forcément obligés d'y revenir (puisque c'est un sujet-vedette au Japon), pour nous attarder simplement sur une expérimentation tout juste lancée.

Le groupe d'électronique Mitsubishi Electric, la firme de développement de solutions informatiques NTT Communications et la société de sécurité Anzen Center ont, ou vont installer, à titre expérimental, chez des seniors volontaires, des capteurs, caméras et étiquettes d'identification électroniques sur les portes, fenêtres, réfrigérateurs, téléviseurs, clefs, et autres équipements domestiques, afin de constituer un réseau de suivi, relié par une liaison internet sécurisée à un centre de surveillance.

A titre d'exemple, si à une heure donnée ou dans un laps de temps défini, aucune activité n'est détectée dans la maison sous surveillance, un signal sonore retentit sur place pour faire réagir la personne. Si malgré cette alerte aucun mouvement n'est perçu par la batterie de capteurs et autres mouchards, le centre de contrôle prend l'affaire en main et téléphone au domicile de la personne pour s'enquérir de son état. De la même façon, le système peut s'inquiéter si un capteur est sollicité de façon anormale (par exemple si la porte du réfrigérateur reste ouverte pendant une heure, le robinet de la salle de bain inerte depuis deux jours ou la télévision allumée pendant 24 heures). Cela nous rappelle un autre test plus ancien qui mettait en oeuvre les compteurs d'eau, de gaz ou d'électricité pour déceler un usage bizarre et potentiellement symptomatique d'un problème au domicile de la personne. Si un vieux vivant seul ne consomme soudain plus d'eau pendant deux jours et que les lumières restent allumées sans discontinuer, ce n'est pas normal. Sans voisinage, personne ne s'en rend compte. Du coup, si le compteur est capable de donner l'alerte à qui de droit, ce n'est pas plus mal.

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Par ailleurs, dans le cas du réseau de capteurs présenté plus haut, l'accumulation sur une longue période de l'ensemble des données recueillies peut aussi, moyennant certains algorithmes intelligents, permettre un suivi sanitaire de l'activité de la personne âgée concernée, voire des membres d'une famille si le système est configuré différemment dans cette optique. C'est encore plus fiable qu'une console de jeu Wii associée au logiciel Wii Fit ! Là encore, les Japonais ne perçoivent pas comme une intrusion inadmissible dans la vie privée le fait d'utiliser ce type de technologies pour permettre à l'entourage ou à des services spécialisés de suivre à distance les mouvements de personnes fragiles (enfants, invalides, vieillards), et ce afin de leur porter assistance en cas de nécessité. Ces tests seront effectués dans le cadre d'un programme de recherches et développement diligenté par le puissant ministère japonais des Affaires intérieures et des Télécommunications, ce qui ne chagrine personne. Après tout, l'Etat est censé être là pour protéger ses citoyens et promouvoir le développement de solutions pour que chacun puisse bénéficier de l'attention collective, même quand la démographie et la répartition de la population rendent la tâche plus difficile.

Il y aurait bien d'autres explications à livrer pour éclairer les singularités comportementales des Nippons et les raisons pour lesquelles ils imaginent de tels systèmes parfois jugés inadmissibles par des Occidentaux. Il existe des bouquins pour ceux que cela intéresse, à commencer par "Les Japonais", essai commis par l'auteur de ces lignes et paru en septembre aux éditions Tallandier.
Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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