Franck Simon, France IX : "l’absence de certains opérateurs n'est pas un frein"

01 juin 2018 à 15h36
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Ancien directeur technique du réseau Renater, Franck Simon est depuis trois ans à la tête de France IX, le premier point d'échange français en trafic avec huit points de présence. Pour Clubic Pro, il revient sur le fonctionnement de France IX, ses liens avec les opérateurs, et les challenges qui s'offrent aujourd'hui à la structure, désormais forte de plus 200 membres.

Franck Simon, bonjour. Vous avez choisi d'organiser le point d'échange France IX comme une association. Pourquoi ce choix, et quel en est le fonctionnement exact ?

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Notre organisation est effectivement un peu spécifique, mais il y a de bonnes raisons à ça ! En réalité, la structure est double : nous avons constitué en juin 2010 une association doublée d'une société par action simplifiée. Ce Grâce à ce modèle, les membres connectés au point d'échange ont la possibilité d'être partie prenante de l'association, avec droit de vote en assemblée générale. Ils ne sont donc pas de simples clients, ce qui nous permet de garantir la neutralité et l'indépendance de notre dispositif... un prérequis important pour un point d'échange moderne ! En pratique, les clients signent donc des contrats avec la société par action simplifiée, qui gère l'opérationnel et donc l'association est l'actionnaire unique. Le client qui signe un contrat devient adhérent de l'association.

Comment avez-vous fédéré les premiers membres, et réuni les fonds nécessaires à la mise en place de France-IX ?

Au départ, nous n'avions qu'une structure, or nous voulions démarrer avec une infrastructure forte, dotée d'au moins six points de présence dès le début. Pour ça, il nous fallait de l'argent, l'éternelle histoire de la poule et de l'oeuf. Nous avons donc cherché des membres fondateurs désireux de s'impliquer suffisamment pour lancer la machine, et capable de supporter les factures pendant la première année, le temps que la SAS accumule de la trésorerie et soit capable de vivre par elle-même. Parmi ces membres fondateurs, on trouve Akamai, Google, Neo Telecoms, Bouygues, Jaguar Networks ou Interxion, soit aussi bien des opérateurs que des gestionnaires de data-centers ou des spécialistes de la livraison de contenus.

Il a été décidé que le premier conseil d'administration serait nommé pour trois ans avec les membres fondateurs, et que ces derniers seraient remboursés de leur investissement de départ. Là, nous allons arriver aux trois ans, la structure est auto-financée depuis sa première année d'existence : il y aura donc élections en assemblée générale, renouvellement du conseil d'administration par tiers, puis de nouvelles élections tous les ans, auxquelles tous nos clients peuvent postuler. Bref, une mécanique d'association classique.

Une façon implicite de récuser les propos de ceux qui ont pu critiquer à France-IX sa proximité avec tel ou tel acteur ?

Notre modèle a toujours été clair. La neutralité et l'indépendance y sont indispensables ! Vous ne pouvez pas décemment opérer un point d'échange si vous ne garantissez pas que vous êtes neutres. On l'a vu par exemple avec les points d'échange opérés par des opérateurs, qui ne tiennent généralement pas dans le temps. Parce qu'il n'y a pas de neutralité garantie, et parce qu'un opérateur peut du jour au lendemain décider que son point d'échange n'est pas une priorité. France Télécom a d'ailleurs également arrêté le sien. Il n'était pas question de reproduire les erreurs du passé.

En attendant, plusieurs grands opérateurs manquent justement à l'appel des clients France-IX ?

Je préférerais qu'ils soient connectés, mais ça n'est pas un frein à notre développement. Les opérateurs aujourd'hui travaillent essentiellement, de par leur taille, sur le mode du peering privé, en accord avec les acteurs avec qui ils ont besoin d'échanger du trafic. Ils ne font donc que très peu d'interconnexion. Free a fini par fermer son point d'échange Freeix, France Télécom / Orange ne fait plus que du peering privé... Ces gros acteurs ont beaucoup d'abonnés, or chaque abonné a une valeur qu'ils monnaient en choisissant des interconnexions limitées. Ils peuvent en effet demander à un acteur petit ou moyen de payer pour établir cette interconnexion puisque les flux échangés seront fortement asymétriques. Pour l'instant, ça relève de la stratégie de ces acteurs, peu importe la stratégie tarifaire pratiquée sur France-IX.

Qui sont les acteurs les plus importants en termes de trafic aujourd'hui sur vos différents points de présence ?

Le gros du trafic vient des opérateurs présents, Numericable et Bouygues Télécom, mais aussi et surtout des gros CDN (Content Delivery Network), qui ont chez nous une très forte connectivité. Des acteurs comme Microsoft, Google, Limelight ou Akamai génèrent un trafic énorme et qui ne cesse d'augmenter. Sur 2012, on observe une légère stagnation en début d'année mais depuis, les chiffres ne cessent de s'envoler. Là nous atteignons 200 Gb/s de trafic alors que nous n'avons pas encore trois ans. On est donc au delà d'une simple croissance linéaire. Les gros hébergeurs comme OVH que l'on a récemment raccordé drainent également beaucoup de trafic. Enfin, on trouve les acteurs du cloud, dont la consommation devrait croître rapidement, ainsi que les grands portails de vente en ligne, qui génèrent des volumétries loin d'être négligeables.

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Aperçu des équipements France-IX chez Telehouse (Paris)

Comment développez-vous l'attractivité de l'offre commerciale France-IX en ces temps troublés par des opérateurs de transit aux capacités gigantesques ?

Dans le monde des télécoms, on achète traditionnellement le Mb à bas prix. Maintenant il faut comprendre qu'1 Mb de transit ne représente pas la même qualité qu'1 Mb de peering, bien plus stable, sans perte de paquet ou dégradation du signal, alors que ça peut être toléré au niveau d'un fournisseur de transit. Cela dit,même avec cette promesse d'une qualité technique supérieure, il faut rester compétitif au niveau des prix. On a donc sorti des offres qui dissocient le débit du port physique proposé au client du débit contractuel. On va par exemple mettre un port Gb, mais faire que le client ne paie que 200 Mb si tels sont ses besoins.

Un autre de nos axes de développement consiste en la mise en place d'une offre de revendeurs. Aujourd'hui, 70% de nos membres sont français ou francophones, mais on s'attend à ce que la tendance s'inverse à moyen terme. Nos nouveaux membres sont essentiellement étrangers, européens surtout, mais on vise aussi l'Amérique du Nord, l'Asie ou l'Afrique. Pour y parvenir, il nous faut des programmes revendeurs, qui nous permettent de faire venir sur point d'échange des opérateurs qui ne se connecteraient pas spontanément - le plus souvent parce qu'lis sont opérateurs de transit, et n'ont donc pas d'intérêt immédiat à faire du peering avec nous puisque c'est du trafic vendu en moins, mais qui ont des clients intéressés. Ils peuvent donc leur vendre un lien longue distance venant se connecter au point d'échange. Là, nous avons enregistré environ 35 nouveaux clients sur les deux premiers mois de l'année, qui ne seraient sans doute jamais venus sur France-IX sans ces revendeurs.

Et quels sont les challenges techniques ?

Le premier est assurément de faire évoluer l'infrastructure. On va dire que c'est la partie « facile » : dès le départ, nous avons déployé plusieurs points de présence, donc on peut assez facilement répartir les membres et distribuer le trafic. Comme on souhaitait que l'architecture soit évolutive, on a directement mis en place de la fibre noire entre nos sites et choisi une structure à double étoile. Interconnecter tous nos sites (huit à ce jour en France) demandait un maillage trop complexe, surtout lors de l'ajout d'un nouveau point de présence, donc nous avons choisi deux sites qui agissent comme des coeurs vis à vis des autres. Aujourd'hui, on n'a jamais mis plus de 12 longueurs d'onde en place sur les fibres qui relient nos deux coeurs, or on sait monter jusqu'à 40 longueurs d'onde à 10 Gb/s chacune. On pourrait donc assez aisément multiplier par dix le trafic encaissé, l'infrastructure tiendra sans problème.

Le deuxième challenge, nettement plus complexe, tient à nos réflexions autour de la mise en place de nouveaux services. Sur France-IX aujourd'hui, on fait circuler de la donnée pure, quelle que soit la forme qu'elle prend (vidéo par exemple). On regarde pour éventuellement mutualiser l'infrastructure technique mise en place, de façon à répondre à d'autres besoins que le peering pur et simple. On pourrait par exemple faire passer dans notre point d'échange des flux téléphoniques, ou des flux multimédias comme ceux de la TV HD. Les acteurs sont là : il nous fait donc voir comment intégrer de tels services sur la plateforme pour que celle-ci profite encore plus à ceux qui y sont connectés. C'est important pour nous d'être proactifs sur ce genre de sujets.

(Interview réalisée par téléphone, peu avant que les grands Internets ne frémissent suite à l'affaire Cyberbunker / Spamhaus)
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