La Classe américaine : des ouiches et des LOLs

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Le 28 novembre 2014
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Le nouveau film de Michel Hazanavicius, The Search, sort sur les écrans cette semaine, et continue de faire le grand écart avec les débuts du réalisateur, dont le génie comique était déjà en veilleuse sur The Artist. Mais ce sont justement ces débuts qui nous intéressent : alors qu'on fêtait récemment les 30 ans de Canal Plus qui le diffusait le 31 décembre 1993, il est judicieux de se pencher à nouveau sur ce bijou de montage, véritable meme géant avant l'heure qu'est La Classe américaine, et sur sa survie, voire sa réhabilitation, à l'ère des internets.

NB : Attention ! Cet atricle n'est pas un atricle sur le cyclimse. Merci de votre compréhension.


Entre l'Australia et la South América...


Avant de devenir le réalisateur français chouchou de Hollywood, avant même de connaître le succès avec ses remakes déjantés de O.S.S 117, Michel Hazanavicius est avant tout un auteur et réalisateur de sketches et d'émissions pour Canal+, notamment pour Les Nuls. Entre 1992 et 1993, il co-réalise avec son complice Dominique Mezerette une série de détournements à base d'extraits redoublés de films, de cartoons et de séries. Le Grand Détournement, sous-titré La Classe Américaine, est en fait le dernier des trois, et le plus ambitieux : un immense « mash up » scénarisé d'extraits du catalogue de films de Warner Bros, à l'occasion des 50 ans du studio. L'émission est diffusée le 31 décembre 1993. Pour tous ceux qui l'ont vu à l'époque, le monde ne sera plus jamais le même, à moins, bien sûr, qu'ils n'aient vraiment attendu un flim sur le cyclimse (qu'ils ne s'inquiètent pas, on s'occupe de leur cas plus bas).

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Pour ceux qui auraient passé les 21 dernières années dans un ranch au Texâaas, c'est quoi La Classe Américaine ? Avant tout c'est l'histoire tragique de Georges Abitbol, capitaine d'un bateau voguant vers l'atoll de Pom Pom Galli. Récemment nommé « Homme le plus Classe du Monde », il est interpellé par son rival José, qui n'apprécie guère cette récompense abusive, le pirate stylé décriant fortement ses goûts vestimentaires. Après un échange verbal animé, Abitbol décide de « partir plutôt que d'entendre ça plutôt que d'être sourd ». Mais plus tard dans la soirée, alors qu'il exprime ses talents de poète à sa douce et tendre, une tempête éclate. Georges tente de réparer les dégâts, inventant au passage le point Godwin, mais il meurt écrasé par un truc « qu'il fallait pas laisser comme ça ». Ses dernières paroles, « monde de merde... », sont le point de départ d'une enquête réalisée par des héros du journalisme d'investigation, nos modèles à tous : Callaghan, Peter et Steven. Armés de leur professionnalisme et de leur maîtrise du déguisement, ils vont interroger les proches de feu le Roi de la Classe et tenter de reconstituer le puzzle de sa vie et de cette mystérieuse parole finale. Quitte à agacer fortement Orson Welles.



Ce scénario, qu'on peut d'ailleurs lire dans son intégralité sur le site fort bien nommé Cyclim.se, pourrait faire en l'état un film complètement absurde. On se prend même à rêver qu'un réalisateur (Hazanavicius lui-même ?) le tourne un jour avec de vrais acteurs. Mais c'est surtout par sa forme que la Classe Américaine, perdure aujourd'hui dans le monde du lol, des internets, et des memes. Parce qu'au fond, qu'est ce que le Grand Détournement, sinon un immense mash-up comme on en a vu des centaines sur le web ces 7 ou 8 dernières années ? Pourtant, lorsqu'il est diffusé, le WWW a été inventé 2 ans auparavant par Tim Berners Lee, on compte 623 sites web, Yahoo! n'existe pas (on ne parle même pas de Google), et le navigateur Mosaic vient de prendre en charge l'affichage d'images. C'est dire : envoyer un... FAX est considéré comme un gage de modernité !

Voilà enfin le Roi de la Classe, l'homme trop bien sapé, Abitbol !


La survie de la Classe Américaine dans la culture web/LOL française s'explique déjà sans doute par son statut culte, acquise en grande partie dans la clandestinité. Comme la Cité de la Peur des Nuls, les références circulent entre les fans : mettez dans la même pièce deux personnes qui ont eu l'âge de trouver ça drôle en 1993, et les répliques fusent. Pourtant, alors que les Nuls ont bénéficié de multiples rediffusions et rééditions qui ont introduit leur « œuvre » à de nouvelles générations, La Classe Américaine a été invisible pendant une décennie. De par sa nature complexe, juridiquement parlant, l'émission n'a jamais été rediffusée, ni éditée en VHS ou en DVD. Les rares diffusions connues ont été réalisées dans le cadre de conférences des auteurs dans des festivals de cinéma.

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Et c'est là que les internets arrivent pour réhabiliter la chose et propager sa diffusion, jusqu'ici confidentielle. La Classe Américaine est aujourd'hui partout sur le web, à commencer par YouTube ou Dailymotion, et la moindre requête renvoie des dizaines de résultats, voire le flim dans sa version intégrale. Des sites lui sont consacrés, comme le sus-mentionné Cyclim.se ou Ouich!es, une boite à répliques indispensable : il est toujours utile de pouvoir rappeler à quelqu'un que « c'est pas bien d'être raciste, que c'est mal », ou lorsqu'il vous plagie sans vergogne, affirmer votre mépris pour les voleurs et les... Oui, vous connaissez sans doute la suite.

Paraît que t'as des propos intolérables... Où y'a pas d'tolérance !


L'émission crée aussi des rejetons : on retrouve évidemment son influence dans les parodies de Mozinor qu'on voit fleurir vers 2007, à ceci près que les siennes sont « bruitées à la bouche » et non doublées par des comédiens de post-synchro emblématiques.



Beaucoup plus proche de nous, il y a du Grand Détournement dans les excellentes créations de What's The Mashup : Game of Thrones vs Asterix et Obélix Mission Cléopatre, Skyfall vs La Cité de La Peur (tiens tiens), Scarface vs Camping... Là encore la technique diffère puisqu'il s'agit de copier les dialogues d'un film sur les images d'un autre, mais tout est basé sur la même maîtrise de la post-synchronisation et du montage, et sur le décalage entre l'image et le son.



Le flim est aussi un grand classique des private jokes dans les traductions de jeux vidéo. On trouve des références à La Classe dans les VF de GTA IV, Red Dead Redemption, Portal 2, Watch_Dogs ou même, de certains épisodes de Legend Of Zelda

C'que j'arrête, c'est les Pin's, vieux. Ca m'fait plus marrer !


Et c'est là l'autre force de La Classe américaine : le matériau de base est tellement déconnecté des dialogues écrits par Hazanavicius et Mezerette que 21 ans plus tard, ça ne vieillit pas. Parce que les images étaient déjà datées quand l'émission a été diffusée, l'essentiel des films utilisés étant de vieux classiques ou obscurités des années 50 à 70, rien ne connecte vraiment l'œuvre à son époque, à part quelques références dans les dialogues sur les pin's ou l'envoi de fax. La culture des memes est souvent basée sur ce genre de déterrage d'images ou de vidéos complètement sorties de leur contexte d'époque, et ça fait toujours mouche.

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Et surtout, les dialogues, écrits à une époque où la notion de carte blanche à la TV était encore une réalité, sont d'une délicieuse absence de limites. Faire dire les pires horreurs à John Wayne, Robert Redford, Charles Bronson ou Dustin Hoffman, faire parler Frank Sinatra en verlan, qui plus est par la voix de leurs doubleurs « officiels », c'est une liberté qui n'a pas de prix, et dont les auteurs ont usé et abusé. Cela n'a pas fait rire Warner Bros, ce qui explique aussi en grande partie la diffusion unique, mais ça continue à nous plier en quatre, 21 ans après.

Reverra-t-on La Classe américaine un jour dans une version remastérisée ? Des internautes ont entrepris de le « restaurer » en utilisant, dans la mesure du possible, toutes les sources numériques disponibles pour les films utilisés, qui ont tous été identifiés. Michel Hazanavicius travaillant désormais pour Warner Bros - sa boite de production s'appelle d'ailleurs La Classe Américaine - on se prendrait presque à rêver d'une ressortie officielle, mais on n'ose imaginer l'imbroglio juridique qui en résulterait. Monde de m...

Bonus : merci de votre compréhension


On ne pouvait pas refermer ce dossier sans répondre à la polémique qui n'a jamais été adressée : que faire de ces milliers de spectateurs déçus et laissés pour compte depuis des décennies ? Voici donc une sélection de flims qui sont des flims sur le cyclimse.

  • Pee-Wee's Big Adventure, de Tim Burton (1985)
  • E.T de Steven Spielberg (1982)
  • Le Vélo de Ghislain Lambert, de Philippe Harel (2001)
  • The Shining, de Stanley Kubrick (1980) (un flim sur le tricyclimse)
Modifié le 01/06/2018 à 15h36

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