Live Japon: cellules STAP et mémoires NAND, deux traîtrises ?

15 mars 2014 à 14h06
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Ce n'est pas joli, joli tout cela: telle pourrait être la phrase résumant la semaine d'actualitié scientifique et technique au Japon. Plusieurs faits (presque faits divers) ont terni le prestige de ces disciplines et montré que le pire était peut-être l'ennemi de l'intérieur.

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Vendredi, des centaines de journalistes de toute la presse japonaise se sont entassés dans une salle de réunion deux fois trop petite pour écouter parler cinq des plus éminentes personnalités du monde scientifique du Japon. Ce n'est pas que d'un seul coup même les magazines féminins s'intéressent aux sciences et techniques, mais parce qu'il y a scandale sur la place publique.

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Les faits: il y a quelques semaines, une jeune chercheuse japonaise de l'institut national Riken, Haruko Obokata, signait dans la prestigieuse revue britannique Nature une thèse démontrant la création par un moyen simple de cellules pluripotentes à partir de cellules matures. Et cela concerne potentiellement aussi les entreprises de high-tech comme Sony, Fujitsu, Toshiba, Hitachi et d'autres qui sont déjà impliquées dans la recherche cellulaire et souhaitent à l'avenir poursuivre dans cette voie jugée prometteuse. D'où l'intérêt d'en parler aussi sur Clubic.
Le procédé imaginé par Mme Obokata est en apparence simple et le cas échéant absolument révolutionnaire. Grosso modo, il s'agissait de mettre des cellules (de globules blancs de souris dans le cas présent) dans une solution légèrement acide pendant 25 minutes, puis 5 minutes dans une centrifugeuse et une semaine dans un liquide de culture. Ont survécu à ce mauvais traitement générateur de stress environ 25% des cellules qui ont su se défendre, dont un tiers environ étaient revenues à leur état indifférencié et pluripotent (c'est-à-dire avec la capacité d'évoluer ensuite en différents types de cellules). Ces cellules ont été appelées cellules STAP, acronyme de stimulus-triggered acquisition of pluripotency (acquisition de la pluripotence par stimulus) . Efficace, rapide et peu coûteuse, la méthode exige toutefois une étape supplémentaire pour permettre à ces cellules de s'auto-renouveler indéfiniment, autrement dit d'avoir les deux conditions requises pour être qualifiées de cellules souches. 

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Mais être parvenu à ce résultat relève quand même de l'exploit: "cela semble presque trop beau pour être vrai ... l'âge de la médecine personnalisée serait enfin arrivé", avait réagi pour la BBC Chris Mason, expert en médecine régénérative. "C'est une approche révolutionnaire, une découverte scientifique majeure", avait ajouté Dusko Ilic, spécialiste des cellules souches au Kings College à Londres. D'autres, en revanche, ont vite émis des doutes, interloqués par la trop grande simplicité de la méthode: il suffirait donc de plonger des cellules dans du jus de citron puis de les passer à l'essoreuse à salade pour qu'elles reviennent à l'état embryonnaire, moquaient presque certains.  Le résultat a longtemps paru  tellement improbable que la chercheuse a dû reproduire l'expérience à maintes reprises et revoir sa copie pendant plusieurs années pour tenter de convaincre la communauté scientifique que cela ne tenait pas du pur hasard ni de l'anomalie expérimentale.

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En publiant enfin sa thèse dans Nature, Mme Obokata, jeune femme de 30 ans et déjà chef d'unité de recherche au Riken, croyait être parvenue à ses fins. Eh bien c'était sans compter sur le pugnacité de certains collègues. Ne tardèrent pas en effet à surgir les critiques: les images prétendument probantes présentées pour illustrer la thèse "sont retouchées, ont déjà été vues ailleurs, ressemblent à des photos-montages, bref, c'est faux", ont vite conclu certains, aiguillonnés par l'un des participants aux travaux, le professeur Teruhiko Wakayama, de l'Université de Yamanashi, qui provoqua le scandale en demandant purement et simplement le retrait des deux articles parus dans Nature, en raison de nombreuses erreurs.
"Je présente nos excuses pour cette parution dans Nature qui a secoué la crédibilité de la communauté scientifique", a déclaré vendredi le directeur du Riken, le chimiste prix Nobel Ryoji Noyori, déplorant un manque de sérieux et de responsabilité dans la façon dont ces résultats scientifiques importants ont été présentés.

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D'autres participants, dont un Américain de l'université de Harvard, affirment quant à eux que même s'il y a certes des imperfections dans la publication, les résultats n'en sont pas moins exacts. Bref, la brèche conflictuelle était ouverte, et les internautes s'y sont engouffrés avec gourmandise, qui pour condamner la jeune Obokata, qui pour au contraire défendre la demoiselle, profil idéal de l'idole de quelques jours déchue. Car avant de devenir la cible des médias, elle en fut un temps la coqueluche. Pensez, ce n'est quand même pas commun, surtout au Japon, une femme et jeune en plus qui fait une découverte scientifique majeure. Il y aurait de la jalousie chez des vétérans en fin de carrière et sans reconnaissance internationale un tantinet jaloux qu'on ne serait guère étonné. Cette potentielle avancée majeure pour la science et la médecine régénérative ne fait peut-être pas plaisir à tout le monde, car elle n'émane pas d'un haut dignitaire du milieu d'une part et d'autre part parce qu'elle pourrait jeter une ombre sur des découvertes antérieures, celles dites des iPS, les cellules pluripotentes induites, des cellules matures génétiquement reprogrammées pour recouvrer un état quasi embryonnaire. Or l'inventeur de cette technique, Shinya Yamanaka, a été récompensé pour cela du prix Nobel de médecine en 2012. Etait-ce trop trôt ?, se demandent certains. C'est que Prix Nobel est censé rimer avec découverte indépassable.
Pour le moment, les cellules iPS conservent de toute façon une sacré longueur d'avance, puisque la méthode fonctionne avec des cellules humaines (rien ne dit que c'est aussi le cas pour les STAP), et des essais cliniques débuteront même dans quelques semaines au Japon pour tenter de remédier à une maladie dégénérative des yeux.

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S'agissant des STAP, l'enquête continue sur les travaux de Mme Obokata pour savoir s'il faut ou non retirer la publication ou la confirmer. La décision finale est à l'étude au sein du Riken, a reconnu l'institut. Mais, pour le moment, "nous nous en remettons à la revue Nature, faute d'avoir obtenu le consensus des auteurs", a expliqué le biologiste Masatoshi Takeichi, supérieur de Mme Obotaka qui, lui, "pense que l'article dont il est question doit être retiré" et affirme que trois des auteurs, dont Mme Obokata elle-même, ne s'y opposeraient pas.

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Les examens et interrogatoires des chercheurs impliqués portent plus précisément sur six "bizarreries" pointées du doigt. Le rapport d'étape présenté vendredi donne plusieurs explications en réponse aux remarques soulevées qui montrent à ce stade que les contestations avancées n'ont pas nécessairement lieu d'être, mais reconnaît aussi d'étranges coïncidences.
"Notre mission en tant que comité d'enquête n'est pas de dire si Mme Obotaka a réussi ou non à créer des cellules STAP, mais s'il y a ou non des irrégularités dans la publication", a souligné l'un des membres du comité d'enquête, Shunsuke Ishii, sans se prononcer sur la suite de cette saga qui fait la une au Japon.
Les journaux nippons, eux, avancent déjà l'hypothèse que les cellules STAP n'existeraient peut-être tout bonnement pas.


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Autre affaire à suivre, celle du traître qui a dérobé des données sensibles chez Toshiba au profit de l'ennemi.

Jeudi, la police nippone a mis la main au collet d'un Japonais de 52 ans, un certain Yoshitaka Sugita, soupçonné d'avoir volé en 2008 des données sur les mémoires flah NAND au groupe nippon Toshiba pour les refiler à son concurrent sud-coréen SK Hynix (Hynix à l'époque) qui s'est empressé de les utiliser. L'homme en question, qui vivait dans la région de Kyushu (sud-ouest), était un technicien employé alors par le groupe américain Sandisk, partenaire de Toshiba sur l'important site de production des deux firmes à Yokkaichi, dans la préfecture de Mie au centre du Japon.

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Une fois attrapé, le suspect a reconnu avoir enregistré des informations techniques confidentielles concernant les mémoires flash NAND de Toshiba et les avoir transmises à Hynix qui l'a embauché.
Informé de l'arrestation du gars, un fait largement couvert par les médias nippons, Toshiba s'est empressé jeudi soir de lancer une action en justice envers SK Hynix devant un tribunal de Tokyo pour l'acquisition frauduleuse et l'utilisation de ces données techniques. Sandisk a fait de même.
"SK Hynix est certes un partenaire industriel de Toshiba, mais c'est aussi un rival sur le volet des mémoires flash, une des technologies clefs de Toshiba", a expliqué le groupe japonais. Et d'ajouter "compte tenu de l'ampleur et l'importance des données en question, Toshiba n'a pas d'autre option raisonnable que de demander réparation en justice".

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Les mémoires flash NAND ont initialement été développées en 1987 par Toshiba dont elles sont toujours une activité-clé, en dépit de la concurrence des sud-coréens Samsung Electronics et SK Hynix. Ces mémoires sont employées dans un très grand nombre d'appareils électroniques, à commencer par les smartphones et tablettes, et leur évolution technique représente un enjeu commercial majeur.
Ce fait est un des cas d'espionnage industriel qui finissent pas être connus et jugés, mais il est certain qu'en existent beaucoup d'autres. On raconte par exemple que des gars de Samsung sont allés pendant des années flaner autour d'une importante usine de dalles-mères LCD de Sharp au centre du Japon pour y repérer les techniciens (grâce notamment aux plaques d'immatriculation de leurs voitures) et tenter de les soudoyer ensuite dans des restaurants et bars des environs. Inversement, on peut très bien imaginer que des Japonais ne se privent pas à l'étranger de chercher par divers moyens des informations sur les activités d'entreprises concurrentes. Sauf que dans le cas présent, c'est un Japonais qui a joué contre son camp.
Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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