Live Japon : hikikomori, otaku ou suicidaires... vivent en ligne

Karyn Poupée
24 juin 2012 à 19h10
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La société japonaise est très stricte, très enrégimentée, très bornée. Qui s'inscrit un tant soi peu en marge est immédiatement classé dans une catégorie à part. Parmi les marginaux des temps modernes, se trouvent notamment les "hikikomori" (cloîtrés), les "otaku" (inconditionnels d'un type d'objet ou d'une pratique), ou encore les candidats au suicide. Tous ces individus ont le plus souvent en commun des difficultés à dialoguer avec le monde qui les entoure physiquement, à s'y insérer. Pourtant, il existe un espace où il se retrouvent et communiquent : internet.

Si le mangaka J.P. Nishi a apparemment un peu peur de devenir prochainement papa d'un "hikikomori" de naissance, qu'il se rassure, on ne naît pas "hikikomori", on le devient.

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En 2010, un Nippon désespéré s'est suicidé devant sa webcam diffusant les terribles images en direct sur une plate-forme de partage de vidéos, sous les yeux de dizaines d'internautes impuissants, et peut-être fascinés. Depuis plusieurs années déjà, la police avait tiré la sonnette d'alarme au sujet des sites jisatsukei (où l'on parle du suicide : jisatsu), sur lesquels il était arrivé que des personnes se fixent rendez-vous pour se donner la mort ensemble. Ces drames fortement médiatisés ont incité les autorités à créer des équipes de surveillance et des logiciels spécialisés pour traquer non seulement les messages annonçant des crimes à l'avance et les menaces de mort, mais aussi pour détecter les sites sur lesquels se recruteraient des candidats au suicide. Toutefois, dans un pays où plus de 30 000 personnes se donnent la mort chaque année depuis la fin de la décennie 1990 sans avoir besoin d'Internet pour passer à l'acte, il n'est pas certain que les sites jisatsukei soient dangereux. Il est même possible qu'ils soient salvateurs.

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Le Professeur Sei Matsueda, de l'université de Tsukuba, a analysé en détail les messages qui y sont postés et conclu : « il semble que le motif de ceux qui écrivent sur ces sites soit le besoin de communiquer pour confier leurs émotions plutôt que l'envie d'attenter à leur vie ». Selon lui, les sites jisatsukei ne constituent pas un danger justifiant des mesures exceptionnelles de régulation ; mieux vaudrait utiliser des sites de discussions anonymes sur le suicide ou des cellules d'aide par courriel comme moyen de prévention, notamment en direction des 10-30 ans, qui ont grandi avec Internet et pour qui la Toile est le premier espace de dialogue.

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S'agissant des "hikikomori" (terme qui qualifie les individus s'étant volontairement et totalement retirés de la société en se cloîtrant chez eux ou même dans une seule pièce de la maison lorsqu'ils ne sont pas indépendants), il est significatif de constater qu'en recherchant sur Google apparaît rapidement l'expression "hikikomori blog", ce qui signifie qu'il y a une appétence (voyeurisme) pour lire en ligne la vie de ces individus, et, de leur part, une volonté de la rendre visible (supportable?). Le fait est qu'ils sont assez prolixe et n'hésitent pas à livrer des détails qui en disent très long sur leur solitude et l'ennui qui l'accompagne. Selon diverses enquête, entre 1% et 1,5% de la population japonaise serait dans cette situation de détresse, majoritairement des hommes pourtant censés être "dans la force de l'âge". Certains, que d'aucuns confondent parfois avec les "otaku", passent leurs journées et nuits sur internet, à la recherche d'un autre monde que celui réel dans lequel ils ne parviennent plus à vivre, pour diverses raisons. Ils sont capables de disserter longuement sur de menues choses, celles qu'ils ont sous les yeux. Le fait d'avoir un PC leur permet ainsi par exemple de prendre pour sujet n'importe quoi sur leur écran... les vidéos de Nico Nico Douga, par exemple.

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On ne sait si le patron de cette plate-forme de diffusion et partage de vidéos a eu vent des études du professeur Matsueda, reste qu'il en applique les conclusions, non pas à l'adresse des candidats au suicide mais envers lesdits "hikikomori". Le PDG de la société Dwango, fondatrice de Nico Nico Douga, Seiji Sugimoto, s'est inquiété de constater qu'alors que la durée moyenne de fréquentation du site est d'une heure environ, certain des utilisateurs y passent plus de 10, 15 ou 20 heures d'affilée.

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S'ils les appelle "heavy users", il explique qu'en réalité ce sont des personnes qui vivent calfeutrées chez elles et pour qui Nico Nico Douga est devenu leur demeure, le seul monde dans lequel ils vivent, une situation qui l'attriste. D'une certaine façon, l'homme culpabilise de contribuer malgré lui à proroger l'enfermement de ces individus. C'est pour les aider à sortir de Nico Nico Douga et les amener petit à petit à rouvrir leur porte et à redécouvrir la vie réelle que la même société a participé dernièrement à la création de "Hiki-Suta" (http://hkst.gr.jp/), un site d'expression, de dialogue et de communication pour les hikikomori, soutenu par la préfecture de Kanagawa (limitrophe de Tokyo).

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Le site vient d'être lancé mais déjà y apparaissent des témoignages instructifs: "je veux revenir à ce que j'étais avant", "je n'utilise pas Facebook car on doit y apparaître sous son propre nom et je ne veux pas retrouver des camarades de lycée, qui contrairement à moi, ont réussi un beau parcours". Certains des contributeurs concernés s'agacent en outre que l'on confonde un peu trop les otaku et les hikikomori, même si en s'enfermant dans leur passion les premiers tendent à devenir comme les seconds.

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Le fait que le site hiki-suta utilise des personnages de dessin animé avec une voix caractéristique excitante pour les otaku ("moe") est considéré comme une erreur par certains hikikomori : "ce n'est pas ainsi que vous les aiderez à se tirer d'affaire". "Pour beaucoup de personnes "hikikomori =qui ne sait pas communiquer = otaku", mais cela est une déduction obsolète, explique en détail un individu sur son blog, agacé par l'existence sur 2channel (le forum des anonymes auquel Live Japon s"est déjà intéressé) d'un fil de dialogue ayant pour thème "devenir doubleur de dessin animé ou mangaka, le rêve des hikikomori et des otaku"). Or, si effectivement ces professions attirent nombre d'otaku, les hikikomori, parmi lesquels se trouvent aussi de nombreuses filles, ont d'autres aspirations.

Quoi qu'il en soit, le but de cet espace Hiki-suta en ligne, comme de tous les services de soutien aux hikikomori mis en place par la plupart des préfectectures ou municipalités nippones, est bel et bien de faire en sorte que diminue cette population hikikomori, non seulement en s'adressant directement à elle mais aussi à leurs proches, en partie responsable de la dérive. L'idée dans tous les cas est de les réhabituer au dialogue et au contact des autres en employant les outils et moyens d'expression en ligne qui sont pour l'heure les seuls dont ils sachent encore se servir. Si cela est efficace ? L'avenir le dira.
Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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