Une semaine en Chine, entre Zhongshan et Suzhou, à visiter les labos et les lignes de production de Lexar et de sa maison mère Longsys. Derrière le stockage grand public, j’ai trouvé une industrie en pleine bascule, prise entre pénurie NAND, course à l’IA et tensions géopolitiques.

Lexar fête ses trente ans cette année, et c’est à cette occasion que la marque nous a ouvert ses portes en Chine. En posant le pied à Shenzhen, une conviction s’est installée assez vite : entre la pénurie NAND, l’appétit insatiable de l’IA pour la mémoire et les tensions géopolitiques qui redessinent les chaînes d’approvisionnement, le stockage grand public a cessé d’être un consommable anonyme. Alors autant aller voir, sur les lignes de production et dans les quality labs, ce qui se passe vraiment.
Une marque américaine, un cerveau chinois, trois vies
Lexar, en France, c’est le logo qu’on repère sur les cartes SD en rayon, coincé entre Samsung et SanDisk. Une marque de stockage parmi d’autres. Ce qu’on sait beaucoup moins, c’est que cette entreprise californienne a changé de mains trois fois en trente ans, et que son parcours raconte, en accéléré, les mutations de toute l’industrie du semi-conducteur.
En 1996, à San Jose, Petro Estakhri et Mike Assar quittent Cirrus Logic pour fonder Lexar. Spécialistes des contrôleurs ATA, ils imposent la marque sur le marché naissant des cartes CompactFlash et contribuent à définir les premiers standards de vitesse du secteur. Le litige qui les oppose à Toshiba sur des brevets NAND s’étale sur des années et se solde, en 2006, par un accord transactionnel de 288 millions de dollars. La même année, Micron rachète Lexar pour en faire sa branche retail. Onze ans plus tard, le géant américain décide de se recentrer et met la marque en vente.

C’est Longsys, une entreprise cotée à Shenzhen spécialisée dans les modules flash, qui la récupère en août 2017. La suite va vite : au CES 2019, Lexar commercialise la toute première carte SD 1 To jamais mise sur le marché. En 2023, la marque se hisse au troisième rang mondial des ventes de SSD retail, selon TrendForce, derrière Kingston et ADATA. En 2026, elle revendique 100 millions d’utilisateurs dans 72 régions. Lexar, marque californienne dans l’imaginaire collectif, est aujourd’hui pilotée depuis la Chine par un groupe dont presque personne, en France, n’a entendu parler.
Ce qu’on n’imagine pas derrière une microSD de la taille d’un ongle
Quand on achète une microSD à 25 euros, on ne pense pas à la dizaine d’étapes industrielles qu’il a fallu pour la produire. Une semaine dans les locaux de Longsys suffit à mesurer l’écart entre le produit fini et la réalité de sa fabrication.
Longsys ne fabrique pas les puces NAND brutes. Seule une poignée de fondeurs dans le monde en sont capables : Samsung et SK hynix en Corée, Micron aux États-Unis, Kioxia au Japon, YMTC en Chine. En revanche, l’entreprise maîtrise à peu près tout le reste. Les contrôleurs, comme le WM7400 conçu pour la norme UFS 4.1, sont développés en interne. Le firmware aussi. Le packaging et les tests sont assurés à Suzhou par Longforce, une filiale que Longsys a rachetée à 70 % en octobre 2023 au taïwanais PTI, l’un des acteurs majeurs du packaging-test mémoire dans le monde.
De l’assemblage à la distribution et au service après-vente, le groupe revendique une intégration verticale quasi complète, avec cent millions de contrôleurs maison expédiés à ce jour, des usines en Chine et au Brésil, des relais en Europe et en Amérique du Nord.
À Zhongshan, le siège R&D de Longsys donne le ton dès l’arrivée : son architecture reprend délibérément les courbes d’un wafer de silicium, manière pour l’entreprise d’afficher ce qu’elle fabrique jusque dans le béton. À l’intérieur, un petit musée retrace l’histoire de la mémoire.
Mais c’est le quality lab, quelques étages plus haut, qui m’a le plus marqué. Des rangées de stations de test, plus de mille appareils en rotation permanente pour vérifier la compatibilité réelle de chaque carte : reflex, hybrides, drones, caméras de surveillance, consoles, dashcams. Ce sont les tests que personne ne voit au moment d’ajouter un produit au panier, et qui font pourtant toute la différence le jour où une carte refuse de fonctionner dans un boîtier précis.
À Suzhou, changement de registre. L’usine Longforce concentre le cœur industriel du groupe : découpe des wafers au laser, amincissement des dies par meulage, empilement de jusqu’à seize puces dans un package de 0,8 millimètre d’épaisseur. C’est cette miniaturisation qui rend possible une carte mémoire de deux téraoctets. Les panneaux affichés dans les couloirs retracent la généalogie du site : construit en 1996 pour AMD, repris par Spansion puis par Powertech, il est devenu Longforce en 2023.
Trente ans plus tard, il fabrique les cartes d’une marque née la même année, à San Jose. Le procédé de packaging flip-chip utilisé ici tourne, selon les chiffres avancés par l’entreprise, neuf fois plus vite qu’une méthode traditionnelle. En 2026, une carte SD n’est plus un bout de plastique.
Il est assez rare pour des journalistes d'accéder aux lignes de production, zones très sensibles où la moindre poussière peut ruiner un wafer contenant des centaines de puces mémoire. © Lexar
La crise NAND, l’IA, et pourquoi vos SSD vont coûter plus cher
Ce reportage tombe à un moment particulier pour l’industrie de la mémoire, et c’est aussi sur ce terrain que le discours de Lexar s’est montré assez franc.
Kioxia, l’ex-Toshiba Memory, a confirmé en janvier 2026, par la voix de son dirigeant Shunsuke Nakato, que sa production NAND pour l’année était déjà intégralement vendue, priorité donnée aux partenaires de long terme. Côté tarifs, TrendForce a dû réviser ses prévisions à la hausse dès février : les contrats NAND flash ont grimpé de 55 à 60 % sur le seul premier trimestre, et Samsung a vu certains de ses contrats doubler en rythme trimestriel.
En pratique, un SSD grand public de 1 To qui se négociait autour de 70 € fin 2025 dépasse aujourd’hui les 150 € sur certaines références. Un tarif qui a plus que doublé, en quelques mois. L’explication ne tient pas à un manque de capacité physique, mais à un arbitrage : les fondeurs redirigent leurs wafers vers la HBM, cette mémoire à très haute bande passante qui alimente les GPU d’IA de NVIDIA, H200 et B100 en tête. La HBM se vend plus cher, avec de meilleures marges. Le stockage grand public, lui, encaisse.
Concrètement, SSD, microSD et modules DDR5 vont coûter plus cher pendant plusieurs trimestres, peut-être toute l’année. TrendForce anticipe une nouvelle hausse de 70 à 75 % des contrats NAND au deuxième trimestre. Les renouvellements de stocks se font déjà aux nouveaux tarifs chez les distributeurs. C’est l’un de ces rares moments où acheter maintenant revient objectivement moins cher qu’attendre.
Ce qui m’a frappé lors de la présentation que nous avons eue à Zhongshan, c’est que Lexar a abordé la pénurie frontalement. Pas de « conditions de marché défavorables », pas de formule creuse : tensions d’approvisionnement assumées, recentrage sur les références à forte valeur, et un constat qui en dit long sur l’état du marché. Même les consommateurs ne veulent plus des petites capacités : en smart TV, les modules de 32 ou 64 Go cèdent le terrain aux 128 Go, parce que personne n’achète moins quand le prix au gigaoctet reste supportable. L’exercice restait commercial, évidemment. Mais cette transparence tranchait avec les keynotes habituelles du secteur, où l’euphémisme est la norme.
Sur le plan de l’approvisionnement, Longsys dispose d’un atout spécifique. L’entreprise entretient un lien privilégié avec YMTC, fondeur NAND chinois qui, contrairement à Samsung, SK Hynix ou Micron, n’a pas de business HBM de masse à protéger. Ses wafers restent donc disponibles pour le stockage classique. En parallèle, Lexar diversifie ses sources : Micron, Samsung et même Western Digital figurent dans la liste de fournisseurs citée sur place. Ce n’est pas un bouclier : tout le marché monte, Lexar compris. Mais associer un fournisseur chinois moins contraint par la demande HBM à des alternatives occidentales constitue un avantage discret, et bien réel. La crise ne profite à personne, mais certains la traversent avec de meilleures cartes en main.
L’AI Storage, buzzword ou vrai basculement ?
Les équipes produit de Lexar ont structuré leur discours autour de trois axes : performance temps réel pour les charges de travail IA, fiabilité en conditions hostiles, et coût maîtrisé pour le grand public. Les produits présentés étaient plus convaincants que le slogan : cartes et SSD pensés pour les Mini-PC et les AI-PC, contrôleurs calibrés pour tenir un débit constant sur la durée plutôt que pour exploser sur un benchmark court. Lexar évoque aussi le stockage embarqué pour les véhicules autonomes et la robotique, certifications AEC-Q100 à l’appui.
Qu’est-ce qui tient la route, dans tout ça ? L’effort sur le QLC, d’abord, avec un SSD 8 To annoncé. La démocratisation du stockage haute capacité est une tendance tirée par l’IA qui génère des volumes de données considérables en local. Le travail sur la sustained performance est crédible lui aussi : c’est la capacité d’un SSD à maintenir son débit quand l’écriture se prolonge, et c’est là que se creuse l’écart entre un produit qui tient et un produit qui s’effondre au bout de dix minutes. En revanche, coller l’étiquette « AI » sur des références qui existaient déjà sous un autre nom six mois plus tôt relève du marketing pur, et Lexar n’est pas la seule marque à le faire en ce moment. Le mouvement de fond est réel. L’habillage, lui, demande encore à mûrir.
La qualité, seul terrain où la marque peut encore se distinguer
Le stockage grand public est un marché comprimé. Les prix sont serrés, les marges minces, et les différences d’un produit à l’autre souvent imperceptibles pour l’acheteur. Quand tout le monde propose du PCIe 4.0 à des tarifs comparables, il faut trouver autre chose. Longsys a choisi un terrain qui ne fait pas rêver dans un communiqué de presse, mais qui s’avère redoutable sur la durée : la fiabilité.
Retour au quality lab de Zhongshan. Les tests de compatibilité sur plus de mille appareils sont déjà impressionnants en soi. Mais ce sont les protocoles environnementaux qui m’ont le plus frappé : cartes immergées, exposées à la poussière, soumises à des cycles de températures extrêmes, projetées sur des surfaces dures. La gamme ARMOR, en acier inoxydable, lancée en 2025, affiche une résistance trente-sept fois supérieure à celle d’une carte SD standard. Le chiffre est marketing, bien sûr. Mais quand on a vu de ses yeux les protocoles que chaque carte doit subir avant de quitter l’usine, l’argument prend une autre épaisseur.
L’autre pari, c’est le contrôleur maison. Développer un WM7400 pour l’UFS 4.1 plutôt que d’acheter chez Phison ou Silicon Motion comme le font la plupart des concurrents, c’est un investissement lourd et un choix risqué. Lors de la session questions/réponses avec Daniel Li (CTO), organisée à Suzhou, trois arguments revenaient pour le justifier : réduire les points de défaillance, maîtriser le firmware de bout en bout, et se différencier dans un marché où le silicium devient interchangeable.
Quand une carte SD lâche, on ne perd pas qu'un score ou une sauvegarde de jeux vidéo. On perd des photos de vacances, des rushs vidéo, du boulot, parfois des années de souvenirs. La fiabilité n’est pas un bonus technique. C’est le seul argument qui compte vraiment pour l’utilisateur final, et Lexar semble l’avoir compris avant beaucoup d’autres acteurs du secteur.
Les produits montrés à Zhongshan
La présentation à laquelle nous avons assisté servait autant à célébrer les trente ans de la marque qu'à aligner une feuille de route produit cohérente avec la thèse de la maison : monter en gamme, adresser l'IA, et tenir le tempo face à la pénurie NAND.
Côté cartes, Lexar a mis en avant la microSD PLAY 2 To (UHS-I, validée officiellement par DJI, en production de masse) et la microSD Express 1 To, première de la marque à ce format, codéveloppée avec la SD Association et compatible Nintendo Switch 2. Sur le CFexpress, la Professional DIAMOND CFexpress 4.0 Type B tient le haut du panier pour les boîtiers photo et vidéo récents (Canon R1/R5 II, Sony A1 II, Nikon Z9). Et la gamme ARMOR, en acier inoxydable, continue de se décliner pour les terrains exigeants.
Côté SSD, deux produits ont été montrés. Le NM1090 PRO, flagship PCIe 5.0, annoncé à 14 000 Mo/s en lecture et 13 000 Mo/s en écriture, s'appuie sur un contrôleur maison et du cache DRAM. Plus discret mais révélateur de la stratégie industrielle de Longsys, un SSD PCIe 4.0 M.2 au format 2030 : trois fois plus compact qu'un 2280 classique, adaptable via un support. Il vise les mini-PC, les NAS compacts et les appareils embarqués, avec des débits annoncés autour de 7 400 Mo/s.
Sur la mémoire vive, les kits ARES DDR5 de deuxième génération poussent jusqu'à 9 600 MT/s, portés par un Clock Driver IC conçu en interne pour limiter le bruit électrique et le jitter à haute fréquence. De quoi maintenir la pression sur Corsair, G.Skill et Kingston Fury sur le segment gaming/overclocking.
Le vrai chantier, c'est l'AI Storage Core, dévoilé au CES en janvier puis précisé au MWC début mars. Pas un produit unique mais une famille de solutions bâtie autour du mSSD : un format de stockage embarqué à haute bande passante et faible latence, avec hot-swap et firmware optimisé pour les workloads IA. Triple cahier des charges assumé : performance en temps réel, fiabilité environnementale (eau, poussière, températures extrêmes) et coût maîtrisé pour rester accessible au grand public. La cible long terme : PC IA, véhicules autonomes, robotique, réseaux IA distribués.
L’éléphant dans la pièce : YMTC, Entity List, souveraineté
Il y a un sujet que Lexar n’a pas mis sur la table spontanément, et qu’il serait malhonnête d’éluder. YMTC, le fondeur NAND chinois qui alimente une part significative de la production Longsys, figure sur l’Entity List du Commerce américain depuis décembre 2022, pour « risque significatif de détournement » de technologies vers des entités sanctionnées comme Huawei. Les équipements de lithographie avancée lui sont, en théorie, interdits, et cette inscription n’a pas bougé. En parallèle, YMTC s’est retrouvé sur une autre liste, la 1260H du Pentagone, qui recense les entreprises liées à l’armée chinoise : inscrit en 2024, retiré en janvier 2025, brièvement réinscrit mi-février 2026, puis rayé dans l’heure.
YMTC contourne partiellement ces restrictions en investissant dans des équipements de fabrication chinois, dont la maturité progresse rapidement. En parallèle, Longsys a signé fin 2023 une joint venture avec Kingston pour adresser le marché chinois des solutions embarquées haut de gamme, selon TrendForce. Le résultat : Lexar, marque d’origine américaine pilotée depuis Shenzhen, se retrouve au point de jonction le plus visible entre le stockage grand public occidental et la stratégie de souveraineté technologique chinoise.
Plus jamais un accessoire
Sur la chaîne de Longforce, un opérateur repositionnait à la main un plateau de dies mal alignés. Un geste infime dans un process qui en compte des centaines. De tout ce voyage, ce ne sont ni les présentations ni les démos qui m’ont le plus appris. Ce sont les postes de test du quality lab à Zhongshan, où chaque carte passe dans plus de mille appareils avant d’être déclarée bonne, et la ligne de packaging à Suzhou, où seize puces finissent empilées dans 0,8 millimètre d’épaisseur.
Ce que je retiens de cette semaine tient en une phrase : je ne regarderai plus une carte SD comme un consommable. Il y a trop de technique, trop de géopolitique et trop de choix industriels comprimés là-dedans pour la considérer autrement.
En 2026, le stockage n’est plus un composant qu’on choisit par défaut. C’est un terrain sur lequel se jouent la course à l’IA, les tensions sino-américaines et la survie d’une industrie en pleine réorganisation. Lexar, avec sa position singulière entre Shenzhen et San Jose, en est peut-être le révélateur le plus accessible.