Près de 150 personnalités appellent à tourner le dos aux outils d’intelligence artificielle générative. Une position compréhensible face aux dérives du secteur, mais qui pourrait manquer sa véritable cible.

Annie Ernaux, Enki Bilal, Hervé Le Tellier et près de 150 autres artistes, intellectuels, avocats ou élus ont récemment appelé au boycott de l’intelligence artificielle générative. Leur objectif : dénoncer l’exploitation des œuvres sans consentement, les conséquences environnementales de ces technologies et la précarisation croissante des professions créatives.

Le philosophe Éric Sadin mène depuis plusieurs années une bataille similaire. En février 2025, il organisait à Paris un contre-sommet de l’IA, en parallèle du grand rendez-vous international soutenu par Emmanuel Macron. Traducteurs, journalistes, enseignants ou professionnels de l’audiovisuel y ont décrit les effets déjà concrets de l’automatisation sur leurs métiers.

Le diagnostic est difficile à balayer. Mais le refus individuel suffit-il réellement à enrayer la machine ?

Une IA devenue presque impossible à éviter

Ne jamais ouvrir ChatGPT, Gemini ou Claude reste possible. Échapper totalement à l'intelligence artificielle l'est beaucoup moins. Elle s'intègre progressivement aux moteurs de recherche, aux logiciels professionnels, aux services clients, aux outils de création et aux fonctions proposées par nos smartphones, jusqu'à nos téléviseurs.

Surtout, le grand public ne représente qu'une partie du marché. Les entreprises déploient désormais ces technologies à grande échelle, à travers des licences professionnelles, des services cloud ou des modèles accessibles par API. Un salarié peut donc refuser personnellement l'IA tout en se la voyant imposer dans son environnement de travail. Ce marché B2B, largement invisible pour le grand public, est précisément celui qui finance la course aux modèles toujours plus puissants.

C'est ici que le boycott trouve sa limite. Pris isolément, il ne remet pas en cause les investissements massifs du secteur, la concentration des infrastructures ou les décisions prises dans les entreprises.

Refuser ne dispense pas d’organiser la riposte

Cela ne signifie pas qu'un boycott soit inutile. Porté par 150 signataires de premier plan, il relève déjà d'une forme d'action collective : il pèse dans la bataille culturelle, rend visibles certaines dérives et peut encourager l'émergence d'alternatives respectueuses des créateurs.

Le danger apparaît lorsqu'il devient un substitut au reste. Car le véritable rapport de force se joue ailleurs, et il a déjà commencé à se construire. Aux États-Unis, les scénaristes et acteurs d'Hollywood ont obtenu par la grève, en 2023, des garde-fous contractuels contre l'usage de l'IA. Des auteurs, des médias et des agences photo ont engagé des procès contre les grands laboratoires d'IA pour l'utilisation de leurs œuvres. En Europe, l'AI Act impose progressivement des obligations de transparence sur les données d'entraînement. Autant de leviers (droit d'auteur, négociation collective, régulation) qui déplacent le combat du terrain symbolique vers le terrain juridique et économique.

Résister à l’IA ne peut pas se limiter à refuser de l’utiliser. Il faut aussi comprendre pourquoi ce boycott individuel pèse si peu face aux déploiements massifs dans les entreprises, et quels leviers collectifs permettraient réellement de reprendre la main. C’est précisément la question que nous posons dans cette vidéo.