Contrainte par une directive européenne, la firme de Redmond a ouvert ses livres de comptes pays par pays. On y découvre un chèque du fisc français, une Irlande à 196 milliards de dollars et quelques trous soigneusement ménagés.

Les multinationales réalisant plus de 750 millions d'euros de chiffre d'affaires doivent désormais détailler chaque année, pays par pays, leurs revenus, leurs bénéfices, leurs impôts et leurs effectifs dans l'Union européenne. Une obligation née d'une directive de 2021, dont Microsoft vient de s'acquitter pour la première fois via sa filiale de Dublin, au titre de son exercice clos en juin 2025. Le New York Times y a vu ce qui serait la première radiographie fiscale d'une grande tech américaine. Nous y avons surtout trouvé une ligne savoureuse, celle de la France.
Un chèque pour Microsoft, 196 milliards pour l'Irlande
Sur l'exercice courant de juillet 2024 à juin 2025, la ligne française du rapport affiche un impôt sur les sociétés décaissé de -96,4 millions de dollars. Le signe moins n'est pas une coquille : en trésorerie pure, c'est le Trésor public qui a remboursé Microsoft, au titre de trop-versés des années précédentes. Le groupe provisionne bien 131 millions de dollars d'impôt pour l'exercice, sur 6,7 milliards de revenus déclarés en France et une marge de 7 % et des poussières (2 568 salariés tout de même). Un fisc français qui avait pourtant déjà redressé la filiale par le passé, pour des pratiques d'optimisation passant précisément par l'Irlande.
À l'autre bout du tableau, Dublin écrase tout : 196 milliards de dollars de revenus déclarés, 47 milliards de bénéfice avant impôt, le tout avec 6 654 salariés. Rapporté aux 123,6 milliards de profits que totalise le document, l'Irlande héberge 38 % du résultat mondial de Microsoft pour moins de 3 % de ses effectifs. Le pays doit cette attractivité à un taux d'imposition historiquement doux, que Dublin a fini par relever à 15 % sous la pression internationale. La liste des filiales locales se lit d'ailleurs comme un manuel d'ingénierie fiscale, entre Microsoft Round Island One et une entité dédiée à la détention de propriété intellectuelle.
Le Luxembourg pousse la logique jusqu'à l'absurde comptable, avec une marge de 142 % : 283 millions de bénéfices pour 199 millions de revenus, 34 salariés et 7 petits millions d'impôt décaissé. Malte offre le miroir inverse, un trou de 766 millions de dollars de pertes pour dix salariés, là où le groupe loge justement les entités de King, l'éditeur de Candy Crush.
Reste quelques angles morts
Cette radiographie, aussi crue soit-elle, comporte ses angles morts, à commencer par le plus gros : les États-Unis. La directive n'exige le détail que pour les pays de l'Union et une poignée de juridictions jugées non coopératives (le Panama et la Russie figurent d'ailleurs sagement au tableau, avec 13 et 2 salariés respectivement). Tout le reste, siège de Redmond compris, se fond dans un agrégat de 279 milliards de revenus et 198 843 employés, impossible à décortiquer.
Les chiffres eux-mêmes demandent des pincettes, à commencer par les revenus, que les ventes entre filiales font compter deux fois, une par entité. La somme des lignes atteint ainsi 522 milliards de dollars, presque le double du chiffre d'affaires officiel du groupe. Un lobby industriel américain a mis en garde contre les lectures hâtives dès le jour de la publication, et le point lui revient. Des reprises de presse ont confondu millions et milliards sur la ligne irlandaise (196 milliards, pas 196 millions, la nuance a son importance).
Quant au fameux chèque français, Microsoft l'explique en annexe par de simples décalages de calendrier, des remboursements d'années antérieures venant compenser les acomptes de l'exercice. L'explication est plausible, et c'est précisément la limite de l'exercice : le rapport photographie des flux, pas des stratégies. Des stratégies que le fisc américain conteste de son côté à hauteur de 29 milliards de dollars d'arriérés. Né après la crise de 2008 et une décennie de scandales, de LuxLeaks à l'ardoise irlandaise d'Apple, ce format de publication devait montrer « où les entreprises paient leurs impôts », selon l'un des négociateurs du texte. Il le montre, incontestablement.
La prochaine fournée de rapports dira si Microsoft a essuyé les plâtres pour rien. Google, Apple et Meta doivent passer au même tamis, et leurs contribuables européens (vous, par exemple) auront enfin des lignes à comparer.