René RUSSO, AFOM:"La téléphonie mobile est désormais un moteur économique très puissant"

Jérôme Bouteiller
04 septembre 2003 à 00h00
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Délégué Général de l'Association Française des Opérateurs Mobiles, René RUSSO revient sur le développement de son secteur, l'UMTS et les micro paiements.

JB - Monsieur Russo bonjour, en quelques mots, pourriez vous présenter votre parcours ?

RR - Bonjour. J'ai un parcours assez facile à résumer : Sur 39 ans de carrière, j'en ai passé les deux tiers chez et un tiers chez Bouygues. Le passage d'un employeur à l'autre s'est fait à l'occasion de la création d'une filiale commune aux deux sociétés : IB² technologies (I comme IBM et intelligence et B comme Bouygues et Bâtiment), initialement spécialisée dans l'ingénierie des réseaux et le pré câblage des immeubles de bureau. Après avoir pris le contrôle de , Francis Bouygues a souhaité également entrer dans le métier des télécoms et j'ai eu la responsabilité de créer et mettre en place un projet qui est devenu "Bouygues Telecom" Après son lancement opérationnel, j'en ai été Vice-président pendant 7 ans. Alors que le temps était venu de mettre fin à mes activités chez Bouygues Telecom, les trois opérateurs m'ont proposé d'animer leur association, l'AFOM, ce que je fais depuis février 2002.

JB - Comment peut-on présenter l'AFOM ? un lobby d'opérateurs cellulaires ?

RR - Le mot lobby ne me plait pas car que je lui trouve une connotation péjorative qui sous entend la défense exclusive d'intérêts catégoriels. Au contraire, l'AFOM a été pensée comme une plate-forme officielle, présentée aux pouvoirs publics, chargée de traiter les sujets d'intérêt général communs aux trois opérateurs. Le premier chantier a été celui de la lutte contre les vols de téléphones portables, en coopération avec la police nationale.

JB - Vous venez de publier une étude dans laquelle vous soulignez le poids économique de votre secteur. Vous souhaitez prendre vos distances avec la téléphonie fixe ?

RR - Le téléphone mobile ne se substitue pas au téléphone fixe mais il a mis un coup de frein, il est vrai, au développement de son trafic vocal. L'objet de cette étude était surtout de revenir sur onze années de téléphonie mobile numérique, de 1991 à 2002, afin de prendre conscience de l'apport de ce secteur en termes de création d'emplois, de valeur ajoutée et d'évolution des usages. La téléphonie mobile est désormais un moteur économique très puissant et cette étude a d'ailleurs reçu un très bon accueil auprès des institutions françaises auxquelles, je l'ai adressée.

JB - N'est-ce pas également un moyen d'obtenir un peu plus de reconnaissance pour votre secteur ?

RR - Non, car cette étude était initialement destinée à répondre à des besoins internes à l'AFOM. Nous voulions disposer d'un regard rétrospectif objectif sur la décennie écoulée. C'est à la suite de commentaires encourageants de nombreux analystes que nous avons décidé de la diffuser en externe.

JB - Dans son étude, l'AFOM semble envisager une vision globale du secteur des mobiles, intégrant équipementiers et distributeurs. Avec le développement rapide des kiosques (i-mode, Gallery, SMS+, etc...), allez vous devoir également intégrer des éditeurs de contenus ?

RR - Cela pose la question de la limite d'intervention de l'AFOM. Notre association traite des questions relatives à l'intérêt général et n'empiète pas sur le domaine concurrentiel. Nous avons par exemple travaillé sur le dossier SMS+ pour assurer la mise en place du projet mais nous avons recommandé de constituer un groupement d'intérêt économique, distinct de l'AFOM pour l'exploiter. Nous n'avons pas vocation à nous substituer aux opérateurs dans leurs relations avec des tiers.

JB - Comment expliquez vous que, dans le pays du Minitel, il ait fallu attendre aussi longtemps pour que les opérateurs cellulaires proposent des kiosques dignes d'intérêt pour les éditeurs de contenus ?

RR - Il y a plusieurs explications. Les opérateurs ont peut-être jugé que le WAP ou le SMS étaient des technologies trop rudimentaires et qu'il était préférable d'attendre des technologies 3G comme l'UMTS prévue initialement pour 2002. Le succès surprise du SMS a redonné un peu d'oxygène au secteur et les opérateurs ont réagi assez rapidement en créant le kiosque SMS+.

JB - Êtes-vous optimiste pour des kiosques comme Gallery ou le i-mode ?

RR - Oui, je suis assez optimiste, mais globalement, je pense qu'il y a encore de gros efforts à faire en matière d'ergonomie des services et des terminaux. La réussite de ces kiosques ne repose pas sur leur adoption par une élite mais bien par le grand public, quel que soit son degré de formation, dans le cadre d'une utilisation courante et récurrente. Le succès de la voix, c'est 39 millions d'utilisateurs récurrents !

JB - Avec le SMS+ ou Gallery, peut-on parler de conflit d'intérêt entre le monde bancaire et celui des opérateurs cellulaires sur les micropaiements ?

RR - L'honnêteté m'oblige à dire que potentiellement, il peut y avoir conflit. C'est d'ailleurs pour cela que l'AFOM a crée un groupe de travail avec les banques afin de réfléchir au développement de ces services, en bonne synergie les uns avec les autres. La puce universelle est technologiquement possible, mais la barrière est plutôt culturelle. Il faut certainement le faire mais sans bousculer les choses, en respectant le savoir faire des banques et des opérateurs.

JB - N'estimez vous pas injuste que votre secteur, encore fragile, ait eu à payer des licences UMTS à l'Etat alors que ce dernier se plie en quatre pour l'Aéronautique, le BTP ou l'Agriculture ?

RR - Effectivement, j'ai d'ailleurs été très critique en tant que Vice-président chez Bouygues telecom à l'égard des premières conditions d'attribution des licences UMTS. Nous avions calculé que le coût des licences (5 Mds €) et celui du réseau (5 Mds €) nous obligeraient à proposer des abonnements de l'ordre de 100 € par mois, alors même que le marché évoluait vers le prépayé (50% du parc) pour des dépenses qui pouvaient se limiter à 15 euros par trimestre.

Dans ces conditions, le prix d'une licence était délirant et nous avons eu du mal à faire entendre raison au gouvernement, qui croyait vraiment à la poule aux oeufs d'or, avant même qu'elle ait pondu. Je suis donc satisfait que le gouvernement ait proposé quelque chose de plus raisonnable, car sinon, cela aurait considérablement fragilisé les opérateurs et les équipementiers par voie de conséquence.

JB - Le gouvernement semble se soucier de réduire la fracture numérique en encourageant l'équipement des ménages en ordinateurs. Pensez-vous que le téléphone mobile pourrait également contribuer à réduire cette "fracture" ?

RR - L'internet et le mobile avancent en parallèle et se renforcent mutuellement. Le gouvernement constate peut-être que l'industrie informatique classique souffre plus que le secteur des mobiles, qui reste malgré tout en croissance. Je ne suis donc pas choqué qu'il y prête plus d'attention. En revanche, je suis choqué par les projets de nouvelles taxes sur le téléphone. Certains ne comprennent pas que la téléphonie mobile reste fragile, que le cash FlOw cumulé des trois opérateurs mobiles n'est devenu positif qu'en 2002, après une décennie d'investissements lourds. La téléphonie mobile est un moteur économique très puissant mais il ne faut pas manipuler son alimentation, sinon elle risque de s'étouffer.

JB - La France est le seul grand pays à ne compter que trois opérateurs cellulaires, désormais tous rentables. Existe t-il un risque d'oligopole ? Pensez-vous qu'on pourrait voir apparaître des MVNO avec l'UMTS ?

RR - Dans l'aéronautique civile, il n'y a que deux grandes sociétés : Boeing et EADS/Airbus qui se livrent une concurrence acharnée. La concurrence est tout aussi rude entre les trois opérateurs français, d'autant qu'à trois, il y en a toujours un qui pense différemment des deux autres. A mes yeux, le risque d'oligopole n'existe donc pas.

Pour vous répondre sur les MVNO, je crois qu'ils peuvent apparaître si ils apportent une véritable valeur ajoutée et que chacun y trouve son intérêt. Jusqu'à présent, les opérateurs cellulaires n'ont pas bien compris pourquoi et au nom de quoi ils devaient leur ouvrir leurs infrastructures. Nous ne sommes plus dans le cas de , dont le réseau filaire a été financé par l'Etat. Les réseaux cellulaires sont privés. Les MVNO pourront exister dès lors qu'ils apporteront un plus au consommateur et apparaîtront comme partenaires des opérateurs.

JB - Etes-vous optimiste pour l'UMTS ?

RR - Nous devrions voir arriver les réseaux UMTS courant 2004/2005 avec, il faut le reconnaître, quelques années de retard sur le calendrier initial. Je pense que le succès de cette technologie dépendra essentiellement des terminaux et des services qui devront être compatibles avec les technologies GSM/GPRS et apporter des fonctionnalités nouvelles, utiles, sans perte d'autonomie.
Comme pour le GSM, l'UMTS intéressera dans un premier temps les professionnels puis, si les tarifs et l'ergonomie des terminaux et des services sont au rendez-vous, cette technologie pourra s'adresser et certainement séduire le grand public.

Il faut toutefois être conscient que l'internet mobile constitue un changement culturel plus profond que l'adoption du GSM, qui n'était qu'un simple téléphone auquel on avait retiré le fil. Les jeunes générations adopteront néanmoins certainement assez vite ces produits. Je suis assez optimiste sur ce sujet.

JB - Monsieur Russo, je vous remercie.
Modifié le 20/09/2018 à 14h26
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