Live Japon : l'enfer au paradis de la high-tech

14 juin 2008 à 00h01
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Voici comme chaque semaine un reportage réalisé par notre correspondante permanente au Japon, Karyn, qui, tour à tour, repère pour Clubic les innovations techniques nippones et décrypte les usages singuliers que font les Japonais des nouvelles technologies.

Difficile de ne pas évoquer cette semaine le massacre qui s'est produit le week-end dernier dans le quartier de la high-tech japonais, Akihabara, celui-là même que l'auteur de ces lignes est obligée de visiter régulièrement, pour rester informée des nouveautés techniques, s'en faire l'écho, observer les pratiques commerciales et analyser les comportements changeants des clients, bref, faire son travail de journaliste.

Généralement, les rues et boutiques « d'Akiba » sont animées, colorées, bruyantes, joyeuses... mais dimanche dernier, passé 12h30, l'ambiance était tout autre : les faisceaux rouges des gyrophares écrasaient les enseignes criardes, les sirènes et pleurs couvraient les harangues vocales des vendeurs.

Rappel des faits : le 8 juin, alors que les principales artères d'Akihabara, interdites à la circulation les dimanches et jours fériés, étaient envahies par les piétons, un camion de deux tonnes déboulant d'une rue transversale se jeta dans la foule, coursant des passants affolés. Le chauffeur, un certain Tomohiro Kato, 25 ans, abandonna ensuite son véhicule de location pour s'acharner à coups de couteau de guerre sur des chalands, au hasard. Son but : tuer. Bilan sept morts, dix blessés graves et des dizaines de témoins choqués. Akihabara ensanglanté. Le pays tétanisé.

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Impossible de ne pas revenir sur cette tragédie, même si cela peut paraître hors sujet ici, car le lieu, la personnalité du tueur, son mode d'action, les photos et vidéos prises par les témoins avec leurs téléphones portables et recueillies par les enquêteurs, le rôle des caméras de surveillance, les moyens effarants déployés par les télés, tout ramène aux nouvelles technologies et à leur usage. Ce cocktail, forcément, pose question, de même que les réactions que ce carnage exceptionnel a suscitées dans les médias étrangers, français notamment.

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Cependant, commençons par une mise au point : Tokyo est à la fois la mégapole la plus peuplée et la plus sûre du monde, et le Japon affiche un taux de criminalité nettement inférieur à celui des autres principaux pays développés. Mais, parfois, surviennent des crimes effroyables, d'une violence extrême. La tuerie aveugle de dimanche est de ceux-là. Les médias ont présenté le meurtrier Kato comme un « passionné des jeux vidéo et des manga ». Il est effectivement un amateur averti de ces divertissements, mais comme des millions d'autres Nippons, pas au point d'en être esclave, contrairement à ce qu'on pu laisser entendre certains reportages.

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De même qu'il n'est guère différent de millions de Japonais de son âge, le téléphone portable greffé dans la main. Comme d'autres qui tiennent leur journal en ligne, c'est avec cet objet qu'il a décrit en quasi-temps réel son cheminement macabre: « Je vais tuer des gens à Akihabara. Je vais précipiter mon véhicule sur la foule et s'il devient inutile, j'utiliserai un couteau. Au revoir à tous ».

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Kato n'est pas un « otaku » détraqué, mais un gars désespéré, esseulé, instable, angoissé et en rage contre une société dans laquelle il ne se sentait pas à l'aise, au point de s'en venger de la pire façon. De fait, dans le cas présent, il n'est pas juste de réactiver à partir du carnage commis par Kato le débat sur l'influence néfaste des jeux vidéo, ce que les médias étrangers ont fait un peu hâtivement, contrairement aux TV ou journaux nippons pour qui Kato n'a pas le profil d'un joueur introverti pathologique. Le vrai problème de Kato, selon des experts interrogés par les radios japonaises, apparaît davantage être celui des effets pervers d'une vie sociale déstructurée, réduite à une communication à distance, désincarnée, désynchronisée, par téléphone mobile et forums interposés.

« Plus on communique, moins on se parle vraiment », soulignait à juste titre un médecin lors d'un débat sur les raisons possibles de ce drame. Autrement dit, le passage à l'acte de Kato n'a peut-être aucun rapport avec les jeux vidéo et des contenus violents de manga, mais il n'en serait pas moins utile que les Japonais s'interrogent un peu plus sur les dangers d'un usage extrême des technologies dont ils ont hélas tendance à ne pas voir que les bénéfices immédiats, au détriment des relations humaines.

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Comme après chaque catastrophe (quelles qu'elles soient), de nouvelles mesures drastiques vont être prises qui, assurément, vont s'appuyer sur un nouvel arsenal technologique, à commencer par un lot supplémentaire de caméras de surveillance. Par ailleurs, pour éviter les attroupements de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans les larges avenues d'Akihabara offertes aux piétons, les autorités municipales ont décidé vendredi de mettre fin sine die à cette tradition dominicale qui durait depuis plus de trois décennies et qui faisait la joie des touristes, des « costplayers » (déguisés) et autres peuplades nomades bigarrées habituelles de l'empire festif « d'Akiba ».

Jeudi 12 juin, le ministre des Télécommunications et Affaires intérieures, a aussi indiqué qu'il envisageait d'affecter un budget spécial au développement d'un logiciel capable de détecter intelligemment les appels au meurtre ou revendications anticipées dans les messages postés sur internet. Les menaces d'assassinats aveugles ont d'ailleurs connu une recrudescence depuis dimanche, émanant de crétins plaisantins... ou de réels criminels en puissance, qui sait ? « Nous disposons déjà d'outils qui repèrent certains termes, lorsqu'un utilisateur envoie un message sur la toile », mais, « en sélectionnant un mot-clé comme meurtre, le nombre de messages interceptés est énorme », précise un responsable dudit ministère.

Les logiciels actuels ne sont pas assez malins pour faire le tri entre des propos en l'air et d'autres sérieux, ce qui rend difficile l'exploitation des informations. Selon cet interlocuteur, il faut un dispositif qui puisse alerter qui de droit lorsque les messages de quelqu'un deviennent alarmants.

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Les milieux politiques nippons sont en ce moment sur les dents face aux dangers que représente le flux incommensurable d'échanges plus ou moins anonymes circulant sur internet. Les cas de mômes embringués dans des histoires sordides, après des mauvaises rencontres au départ virtuelles via des sites pour téléphones portables, ont entraîné la mise en place récente d'une obligation de filtrage pour bloquer l'accès à ces contenus par des mineurs, sauf avis contraire des parents ou autres tuteurs.

Ce système automatique et l'établissement d'une liste noire de sites rendus invisibles pour les jeunes possesseurs de mobile suscitent la colère de fournisseurs de contenus qui jugent ce dispositif trop restrictif. Ils redoutent une censure trop sévère obérant à la fois la liberté d'expression et leur business. Ils se mobilisent pour que le secteur s'autorégule et prenne ses responsabilités en déployant lui-même des moyens pour contrôler humainement (avec des centaines de vigiles-modérateurs) les messages postés par les contributeurs des forums et membres des communautés fermées.

Les parents, eux, sont favorables à ce que l'accessibilité aux sites soit restreinte pour leur progéniture, jugeant par ailleurs que la possession d'un téléphone portable est utile pour qu'ils soient à tout moment en mesure de joindre leurs enfants ou d'être contactés par ces derniers. Le Premier ministre en personne a récemment demandé aux pères et mères de sérieusement s'interroger sur cette nécessité et de n'offrir un mobile à leurs rejetons que si cela s'avère au jugé réellement indispensable.

Il a de la même façon enjoint les fabricants et opérateurs à proposer des appareils qui soient dotés du minimum requis pour répondre au légitime désir des parents de confier un terminal à leurs enfants afin de rester en contact à distance, sans pour autant faire courir des risques à ces derniers. Des experts soulignent par ailleurs qu'il est important que les jeunes ne soient pas privés de l'usage mesuré des nouveaux outils de communication, un facteur essentiel dans la société moderne, d'autant que le Japon vise la première place mondiale en terme d'exploitation des technologies de l'information.

Où est la juste mesure ? Quels sont le rôle et la responsabilité de l'Etat, des parents, des industriels, des fournisseurs de services et contenus et des divers organes sociaux (écoles comprises) dans la mesure du risque et la protection des utilisateurs contre les individus mal intentionnés ou contre l'usage intempérant de techniques dont les avantages n'ont parfois d'égal que les effets pervers ?

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La question se pose sans doute plus fortement au Japon qu'ailleurs, compte-tenu de la rapidité d'adoption des innovations dont les bénéfices d'usage sont bien perçus par le grand public, mais dont les hypothétiques travers sont souvent par trop ignorés, volontairement parfois. Les autorités nippones sont ainsi souvent poussées à sur-réagir après un drame, et à prendre des dispositions draconiennes, faute d'avoir suffisamment anticipé les détournements possibles d'innovations par ailleurs bénéfiques. Ce thème mériterait bien sûr un traitement plus large, mais nous aurons l'occasion d'y revenir.

Pour l'heure, les commerçants d'Akihabara prient pour que la renommée mondiale grandissante de cet empire de la high-tech ne soit pas affectée par le drame infernal du 8 juin 2008: « Nous exprimons notre plus sincère sympathie à l'égard des personnes meurtries par la tuerie aveugle de dimanche et souhaitons un rapide rétablissement aux blessés », ont-ils d'abord écrit. « Nous espérons que ce crime sans discernement ne nuira pas à l'image du quartier dans la mesure où il s'agit d'un acte exceptionnel commis par un garçon pris d'un coup de folie », veut se rassurer l'un des représentants des tenanciers de boutiques du quartier contacté le surlendemain.
Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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