L’intelligence artificielle ne se contente plus de mesurer notre sommeil ou notre récupération : elle interprète nos données de santé, les résume en une note et nous dit quoi faire. Entre promesses des fabricants et limites documentées, ce score peut finir par remplacer l’écoute de son propre corps.

Récemment, je me suis levé avec un score de sommeil et de forme franchement mauvais. Le verdict est tombé dès le réveil, et avec lui un a priori négatif : ma journée sera définitivement pourrie, avant même que je n’engloutisse le premier café d’une longue série. Pourtant, elle s’est déroulée sans véritable coup de mou, et j’ai même pu faire un peu de sport le soir venu sans souffrir le martyr. Ce chiffre vient d’un algorithme, que l’IA de mes objets connectés (Fitbit Air, Garmin Connect, Withings et j’en passe) commente ensuite, le transformant en phrase puis en consigne. Que se passe-t-il quand une IA devient l’intermédiaire entre nos mesures et nos sensations ?
La note du réveil s’impose comme une source de stress
Commençons par le positif. Après une semaine passée avec le coach de Google sur un Fitbit Air, le produit m’a convaincu. Ce coach repose sur Gemini, et Google Research décrit un système d’agents spécialisés évalué avec un cadre baptisé SHARP. C’est là que l’IA change la donne : au lieu d’aligner des courbes, elle les relie entre elles, les met en contexte et formule une recommandation. De données qui ne veulent pas dire grand-chose sans bagage scientifique, on obtient un résumé compréhensible et personnalisé.
Le problème, ou plutôt le biais, est à chercher ailleurs : dans le score. Plus l'IA interprète, plus le chiffre ressemble à un verdict, et il devient vite un rituel, presque une obsession, où l’on cherche la confirmation que tout va bien plutôt que d’écouter simplement son corps. Le chiffre a parlé plus fort que mes sensations. Et le mouvement dépasse largement le seul cas de Google. Apple vient d’introduire, avec ses Series 12 et Ultra 4, un score de préparation noté de 0 à 10 assorti d’une consigne : récupérer, se ménager, y aller. Sa nouvelle app Santé s’appuie sur Apple Intelligence pour donner du sens à ces données. Withings suit la même direction : selon sa documentation, Withings Intelligence associe vos mesures à une IA générative et propose un assistant avec lequel dialoguer, réservé aux abonnés Withings+.
Le chiffre pèse d’autant plus que le commentaire de l’IA reste parfois mince. Garmin en a fait l’expérience : quand la marque a lancé Connect+, son abonnement dopé à l'IA, le testeur DC Rainmaker a estimé, dans sa prise en main, que la plupart des conseils ne différaient guère de ce que la marque proposait déjà. J’ai aussi, comme je l’avais expliqué dans mon test du bracelet Garmin Cirqa, pu constater que les conseils donnés par l'IA de la marque sont convenus, et la plupart du temps sans grand intérêt. Merci, je sais qu'il est utile de me reposer quand je n'ai dormi que cinq heures la veille.
Quand la quête de la nuit parfaite devient une obsession
Les chercheurs en médecine du sommeil ont donné un nom à ce réflexe dès 2017 : l’orthosomnie, la poursuite anxieuse de la nuit parfaite, décrite dans le Journal of Clinical Sleep Medicine à partir de cas cliniques. Précision utile : ce n’est pas un trouble médical reconnu. Une étude menée auprès de 523 adultes dans la revue Brain Sciences en estime la prévalence entre 3 % et 14 % selon les critères retenus, 35,8 % des participants utilisant régulièrement un traqueur. Soyons honnêtes, cela reste une minorité. Mais le piège est vicieux : la crainte de mal dormir est précisément ce qui empêche de bien dormir. L’IA n’a pas créé ce piège, mais en transformant un chiffre en phrase, puis en consigne, elle lui donne un porte-voix.
Et elle ne peut interpréter que ce que le capteur lui fournit, c’est-à-dire des estimations. Des validations face à la polysomnographie, l’examen de référence en laboratoire, montrent que ces appareils détectent bien le sommeil mais moins bien l’éveil, avec des résultats inégaux pour les phases de sommeil, ce que confirme une validation plus récente de six montres. Une approximation, donc, que l’IA transforme chaque matin en bulletin scolaire.
Les fausses alertes cardiaques produisent un effet voisin, et plus grave. Chez des patients ayant déjà eu un AVC ou un mini-AVC, l’étude Pulsewatch a relié les alertes erronées de fibrillation auriculaire à une baisse de la santé perçue et du sentiment de maîtrise de sa maladie. Une notification injustifiée ne gâche pas qu’une soirée : elle entame la confiance que l’on a dans son corps.
Les fabricants écrivent eux-mêmes les limites, en tout petit
Ce qui frappe en lisant les pages d’assistance des fabricants, c’est leur franchise. Google indique que ses fonctionnalités de coaching ne sont pas destinées à un usage médical et invite à vérifier l’exactitude des réponses générées par l’IA. Withings en dit autant de son application, et Apple range son app Signes vitaux, dans un communiqué de presse, du côté du bien-être plutôt que du médical, alors que ses nouvelles montres misent sur un suivi cardiaque plus fréquent. Ces outils parlent de votre santé sans assumer d’en parler médicalement. Prudents face à de potentielles et coûteuses actions en justice, leurs fabricants mettent seulement en avant le bien-être et la poursuite d’une vie plus saine.
Même une fonction validée demande une lecture attentive. Les notifications d’hypertension d'Apple, autorisées par la FDA et dans l’Union européenne, repèrent un peu plus de quatre cas sur dix face à plusieurs semaines d’automesure à domicile. Autrement dit, une alerte mérite une consultation, mais le silence de la montre ne prouve rien. Apple le précise lui-même : la fonction ne détecte pas tous les cas.
Quant à l’IA conversationnelle, la science commence à la jauger. Une étude d’Oxford publiée dans Nature Medicine a comparé des personnes aidées par un assistant IA généraliste à d’autres faisant une recherche classique : les premières n’ont pas pris de meilleures décisions de santé. Elle ne portait pas en particulier sur les coachs des montres, mais elle rappelle qu’ajouter une IA ne suffit pas à mieux décider. Note de service importante : ne faites pas confiance à une IA lorsqu’il s’agit de votre santé. ChatGPT n’est, et ne sera jamais, votre médecin.
Un coach IA a tout de même sa place quand on en connaît les limites : trente jours de mesures et d’analyses automatiques valent mieux qu’une impression vague quand on pousse la porte d’un cabinet médical, et repérer une tendance de fond reste précieux. Mon score n’avait peut-être pas tort sur ma nuit. C’est l’importance que je lui ai donnée qui l’était.
Quand une intelligence artificielle interprète nos données, la tentation est grande de lui déléguer jusqu’à notre ressenti. Ce matin-là, la vraie question n’était pas de savoir si l’algorithme avait raison, mais pourquoi je lui laissais le dernier mot.