Lire mes messages importants, repérer ceux auxquels j’ai oublié de répondre, faire le ménage dans plusieurs années d’e-mails ou encore envoyer des fichiers à ma place : pendant une journée, j’ai confié une partie de la gestion de ma boîte Gmail à ChatGPT. L’expérience est parfois bluffante, mais elle montre aussi très vite pourquoi laisser une IA agir dans sa messagerie demande encore de garder un œil sur ce qu’elle fait.

© Clubic
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Pour tester un agent IA, on peut lui demander d’effectuer quelques tâches soigneusement préparées. J’ai préféré une approche un peu plus radicale : lui ouvrir une véritable boîte Gmail utilisée depuis plusieurs années et voir jusqu’où il pouvait aller.

J’ai connecté mon compte Gmail à ChatGPT, puis lui ai confié des missions en langage naturel. Il pouvait rechercher et lire mes messages, les déplacer, leur appliquer des libellés, lire certaines pièces jointes ou encore envoyer des e-mails. Tous les réglages de Gmail ne lui étaient cependant pas accessibles : impossible, par exemple, de configurer lui-même une signature automatique ou de vider définitivement la corbeille.

Pour garder une trace précise de l’expérience, je lui ai également demandé de tenir un journal cumulatif de ses opérations. Chaque entrée consignait ma demande, le périmètre consulté, les éléments jugés pertinents, les actions proposées, celles réellement exécutées, les confirmations reçues ainsi que les éventuelles erreurs ou incertitudes. Ce journal s’est révélé particulièrement précieux par la suite pour comprendre certains écarts entre ce que l’agent annonçait et ce qu’il avait effectivement fait.

Les opérations sensibles donnaient par ailleurs régulièrement lieu à une demande de confirmation. Et lorsque je parlerai ici d’e-mails « supprimés », ils ont en réalité surtout été déplacés vers la corbeille. Ils y restent récupérables pendant 30 jours dans Gmail avant leur suppression définitive.
Mon objectif n’était donc pas simplement de vérifier que ChatGPT savait retrouver un message ou en résumer le contenu. Je voulais surtout savoir s’il pouvait comprendre des demandes beaucoup moins structurées : identifier ce qui mérite mon attention, retrouver les e-mails auxquels je dois répondre, débarrasser ma boîte de ce qui l’encombre ou ranger les documents qui pourraient m’être utiles plus tard. Avec, progressivement, une autre question : jusqu’où suis-je prêt à le laisser décider à ma place ?

D’abord, remettre de l’ordre dans cinq ans d’e-mails

J’ai commencé prudemment, en lui demandant simplement d’analyser mes messages récents sans effectuer la moindre modification.

Il a rapidement fait remonter plusieurs éléments qui méritaient effectivement mon attention : alertes de connexion sur mon application bancaire et LinkedIn, plafond de sauvegarde Backblaze atteint, paiement PayPal, connexions Disney+ ou encore factures Orange et Sosh.

Rien de particulièrement spectaculaire jusque-là. L’expérience prend une autre dimension lorsque je lui demande ensuite d’analyser l’ensemble de ma boîte de réception afin de proposer un grand nettoyage.

La configuration de l'agent a demandé moins de 10 minutes. © Clubic

L’agent passe alors en revue les métadonnées de 1 641 messages répartis dans 1 487 conversations, dont 1 100 non lus, sur une période allant d’octobre 2021 à septembre 2026.

Surtout, il ne se contente pas de rechercher les messages que Gmail a lui-même rangés dans la catégorie Promotions. Il construit son propre plan de ménage. Il identifie 523 e-mails qu’il estime pouvoir écarter avec un risque limité : vieilles promotions, newsletters et notifications répétitives, anciennes informations de livraison ou alertes Backblaze devenues redondantes. En parallèle, il choisit de préserver les factures, reçus, opérations bancaires, documents administratifs, commandes récentes ou alertes de sécurité.

Première analyse pour mieux cerner ce que l'agent comprends par les messages qui "méritent mon attention". © Clubic

C’est probablement à ce moment que j’ai commencé à percevoir l’intérêt réel de l’agent.

Je ne lui avais pas fourni quinze filtres Gmail ni une liste exhaustive d’expéditeurs. Je lui avais essentiellement demandé : trouve ce qui encombre inutilement ma boîte. À lui de transformer cette intention en critères suffisamment prudents pour pouvoir ensuite me proposer une action.

Après validation, 500 des 523 messages sont déplacés vers la corbeille. Les 23 derniers restent sur place parce que l’autorisation technique nécessaire à leur traitement expire. Je relance l’opération : même résultat. Le paradoxe qui accompagnera tout mon test apparaît déjà : ces garde-fous sont rassurants, mais ils peuvent aussi sérieusement casser le rythme.

Premier gros tri : l'agent me propose d'envoyer 523 messages en direction de la corbeille. © Clubic

Très vite, il ne s’agit plus seulement de faire le ménage

Rassuré par ce premier test, j’ai commencé à confier à l’agent des tâches plus variées. Je lui ai par exemple demandé de retrouver les factures, contrats, réservations et courriers administratifs qu’il serait préférable de conserver. Il en identifie 135, parmi lesquels 113 factures, reçus ou avis d’échéance, six contrats ou attestations et quinze réservations ou confirmations justificatives.

Après validation, il crée lui-même un libellé « À conserver » dans Gmail et l’applique aux 135 messages. Le contrôle effectué après l’opération retrouve exactement le lot prévu, sans ajout ni oubli.

C’est assez représentatif de ce que les agents changent par rapport aux automatisations traditionnelles. Créer un filtre Gmail pour classer tous les messages provenant d’une adresse précise n’a rien de nouveau. Lui demander simplement de « retrouver les documents que je devrais conserver » est autrement plus naturel.

Autre expérience : identifier les messages auxquels j’ai probablement oublié de répondre.

Là encore, l’agent ne cherche pas seulement les e-mails non lus. Il examine plusieurs candidats et finit par distinguer une demande récente nécessitant potentiellement l’envoi d’un document de vieux échanges vraisemblablement périmés. Il prend même soin de préciser qu’une absence de réponse dans Gmail ne permet pas de savoir si j’ai répondu par téléphone ou depuis une autre plateforme.

Je lui ai également confié des tâches plus classiques : rédiger puis envoyer un message après validation, ou expédier un PDF en pièce jointe accompagné d’instructions précises.

Il sait aussi exploiter les documents qu’il trouve dans la boîte. Lorsque je lui demande de résumer la dernière pièce jointe reçue, il remonte jusqu’à une confirmation Google Play, y détecte notamment le renouvellement automatique d’un abonnement à 23,99 euros et résume les deux documents HTML attachés au message.

Certes indispensables et nécessaires, les approbations ont tendance à "casser" le rythme. © Clubic

Une autre séquence m’a davantage surpris. Je lui demande d’envoyer à un contact la maquette d’un site web contenue dans une archive ZIP. ChatGPT inspecte d’abord le fichier, vérifie qu’il contient bien la page index.html, prépare le message puis l’envoie après mon approbation. Quelques instants plus tard, Gmail me retourne pourtant une erreur : la pièce jointe n’a pas été distribuée. L’agent analyse alors le message de rejet et identifie la cause probable, à savoir la présence d’un fichier JavaScript dans l’archive, un type de fichier que Gmail bloque même lorsqu’il est compressé. Il me propose alors de passer par Google Drive et d’envoyer un lien de partage à la place.

Ce petit incident montre une autre facette de l’expérience : l’agent n’est pas seulement capable d’exécuter une tâche. Il peut aussi constater qu’elle a échoué, chercher pourquoi et proposer une stratégie de repli. Après quelques péripéties pour lui transmettre correctement le lien Drive, le nouveau message est finalement envoyé sans pièce jointe.

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À ce stade, l’impression n’est plus vraiment d’utiliser ChatGPT dans Gmail. L’agent devient plutôt une couche intermédiaire entre ma demande et ma messagerie : je lui explique le résultat souhaité et il détermine lui-même les recherches et les opérations nécessaires.

Je n’ai pas chronométré chacune de ces tâches, impossible donc d’affirmer sérieusement que j’ai gagné tant de minutes ou tant d’heures. Une chose est en revanche certaine : il m’évite d’effectuer moi-même des dizaines, parfois des centaines d’actions répétitives. Les confirmations à répétition et leurs expirations récupèrent cependant une partie de ce bénéfice.

Tout se complique lorsqu’il faut lui faire confiance

Cette délégation fonctionne à une condition : accepter que l’IA interprète elle-même une partie de mes demandes. Et c’est là que le test devient réellement instructif.

L’un des meilleurs exemples concerne… les newsletters Clubic.

Je demande à l’agent de retrouver toutes celles encore présentes dans ma boîte. Il en identifie 103, me présente le périmètre de l’opération et demande mon autorisation avant de les déplacer. J’accepte.

Au moment d’exécuter réellement l’action, il relance sa recherche et en trouve finalement 113. Les 113 sont déplacées vers la corbeille. L’agent détecte ensuite lui-même la différence : dix messages supplémentaires ont donc été concernés par une opération que j’avais validée alors que l’interface m’en présentait 103.

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Dans ce cas précis, pas de catastrophe. Le critère n’avait pas changé : il s’agissait toujours de toutes les newsletters provenant de la même adresse.
Mais l’incident soulève une vraie question : qu’est-ce que j’avais exactement autorisé ? Le déplacement de ces 103 messages, ou celui de toutes les newsletters Clubic correspondant à ma demande ?

Sur des newsletters, la nuance prête surtout à réflexion. Sur une opération plus sensible, elle pourrait être nettement plus problématique.

Une autre séquence l’illustre bien. Lorsque je demande à ChatGPT de supprimer les « simples notifications », il choisit volontairement de conserver les e-mails Disney+ signalant de nouvelles connexions. À ses yeux, une notification d’accès à un compte constitue potentiellement une alerte de sécurité et ne doit donc pas être assimilée à du bruit.

Je lui précise alors que je souhaite malgré tout supprimer ces messages ainsi que les autres notifications automatiques comparables. Il élargit sa recherche aux notifications de connexion, de nouvel appareil ou d’accès au compte et en retrouve 54, provenant notamment de CANAL+, Google, Disney+, PayPal, Netflix, Samsung, Backblaze et LinkedIn. Avant d’agir, il me prévient qu’elles peuvent constituer des traces utiles en cas d’accès non autorisé.

Je confirme. Entre-temps, j’ai moi-même supprimé manuellement l’une des alertes Disney+, si bien qu’il n’en reste plus que 53 dans la boîte de réception au moment de l’exécution. Après une nouvelle approbation, les 53 restantes sont finalement déplacées avec succès.

Cette petite différence rappelle surtout qu’une boîte mail peut évoluer entre le moment où l’agent prépare une action et celui où il l’exécute.

Donner accès à ses mails à une IA n’est pas tout à fait anodin

À cela s’ajoute un risque que je n’ai pas volontairement provoqué pendant ce test : la prompt injection.

Un e-mail peut contenir des instructions malveillantes destinées non pas à son destinataire humain, mais à l’agent qui va le lire. OpenAI cite lui-même ce type d’attaque parmi les risques liés à l’utilisation d’un agent et maintient des mécanismes de confirmation et de restriction pour limiter les conséquences d’instructions malveillantes.

Je n’ai pas tenté de piéger volontairement l’agent de cette manière. Cela mériterait presque un test à part entière.

Reste enfin la confidentialité. En donnant accès à Gmail, j’ai laissé ChatGPT travailler sur plusieurs années de factures, documents administratifs, informations financières ou conversations personnelles.

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OpenAI indique actuellement ne pas entraîner ses modèles généralistes sur les données récupérées directement depuis les applications Google connectées ni sur leurs dérivés, sauf notamment lorsqu’une conversation est envoyée comme feedback, lorsque des données sont copiées ou importées manuellement dans ChatGPT, ou lorsqu’elles apparaissent dans une réponse. Si la mémoire est activée, des informations issues des applications connectées peuvent aussi être utilisées pour personnaliser ChatGPT.

Pour ceux qui souhaitent vérifier leurs réglages, OpenAI indique actuellement que l’entraînement général des conversations peut être contrôlé dans Paramètres > Contrôles des données > Améliorer le modèle pour tous, tandis que la mémoire se gère dans Paramètres > Personnalisation. Même lorsque l’amélioration du modèle est activée, les données synchronisées directement depuis les applications Google restent soumises aux restrictions particulières décrites plus haut.

Ce sont des paramètres qu’il vaut mieux regarder avant de donner plusieurs années de correspondance à analyser.

Assistant supervisé ou agent permanent ?

Après cette journée, ce n’est finalement pas sa capacité à envoyer un e-mail qui m’a le plus impressionné. Le véritable intérêt apparaît lorsqu’on peut lui dire « trouve ce qui encombre ma boîte », « garde ce qui est important » ou « dis-moi à quoi je dois répondre », puis le laisser transformer ces intentions en dizaines, voire centaines d’opérations concrètes.

Sur ce terrain, ChatGPT fonctionne déjà très bien comme assistant supervisé : je lui confie une mission, il analyse la situation, propose une action et me redonne régulièrement la main avant de l’exécuter. Cette approche rassure, mais elle devient parfois contraignante lorsque les autorisations se multiplient ou expirent.

Pour aller plus loin, des solutions beaucoup plus configurables comme OpenClaw permettent sur le papier de construire un véritable agent courrier permanent. OpenClaw peut notamment réagir à l’arrivée de messages Gmail via Google Pub/Sub. Sa documentation recommande même de router les e-mails entrants vers un agent de lecture dédié, privé des outils les plus dangereux ou placé en lecture seule, afin de réduire les conséquences possibles d’une prompt injection.

Cette liberté supplémentaire ne rend toutefois pas automatiquement la solution meilleure : elle exige davantage de configuration et fait reposer une part plus importante de la sécurité sur celui qui la met en place. Une comparaison sérieuse entre les deux approches mériterait donc un autre test.

D’autant que l’offre d’OpenAI a déjà évolué. ChatGPT Agent n’est désormais plus proposé comme produit autonome : OpenAI renvoie vers ChatGPT Work pour les tâches longues et multi-étapes. Work peut également déclencher une tâche à l’arrivée d’un nouveau message Gmail, les autorisations et exigences de confirmation continuant de s’appliquer.

Pour ma part, cette expérience répond déjà à une première question : oui, une IA peut sérieusement m’aider à gérer ma boîte mail. Néanmoins, j'ai encore un peu de mal à savoir jusqu’où il est raisonnable de l’autoriser à le faire sans moi.