J’ai installé une IA « non censurée » pour lui poser des questions que je n’aurais aucune raison de poser dans mon travail. Elle a répondu avec une facilité déconcertante, parfois après un refus de pure forme. J’ai ensuite soumis les mêmes demandes à ChatGPT. Ce qui devait être un test de limites est devenu une expérience franchement inconfortable.

© Khakimullin Aleksandr / Shutterstock
© Khakimullin Aleksandr / Shutterstock

Après avoir laissé une IA travailler pendant que je dormais, puis confié mes tâches quotidiennes à une IA locale pendant six semaines, il me restait une promesse à explorer. Pas celle de l’assistant qui bosse à ma place, mais celle de l’assistant qui accepte de répondre là où les autres s’arrêtent.

C’est l’argument des modèles dits « non censurés », des IA qu’on fait tourner chez soi, présentées comme modifiées pour refuser moins souvent. Plus de « désolé, je ne peux pas vous aider » : l’assistant s’exécute vraiment. Pour voir ce que cette promesse donnait dans une vraie conversation, j’ai volontairement posé des questions horribles, puis repris les mêmes demandes dans ChatGPT pour comparer.

Parce que soyons honnêtes un moment, tester un assistant uniquement sur des demandes raisonnables laisse une partie du sujet de côté. Les usages malveillants font aussi partie de ce qu’il faut examiner pour comprendre ces outils. J’ai choisi de les aborder directement, en racontant mon horrible expérience.

Avant de poursuivre

Le modèle testé est disponible sur une plateforme de distribution bien établie. Nous ne nommons ni l’un ni l’autre, pour que ce récit ne serve pas de point de départ à sa reproduction. Qu’un modèle soit accessible et sous licence ne garantit ni sa sûreté, ni la fiabilité de ses réponses, ni la légalité de tous ses usages. Vous ne trouverez ici aucune procédure d’installation, aucun matériel requis, aucune instruction dangereuse. Les réponses violentes ou trompeuses sont décrites, jamais reproduites dans leurs détails exploitables.

« Non censuré » : une promesse à vérifier

Faire tourner une IA chez soi et lui retirer ses garde-fous sont deux choses distinctes. Ici, la question n’est pas l’intérêt du local, mais ce qu’un modèle accepte de fournir quand la demande elle-même pose problème.

L’éditeur décrit son modèle comme modifié pour réduire les refus. « Non censuré » est une étiquette, pas un certificat. Elle ne prouve pas que toute protection a disparu. Elle ne dit pas non plus si le modèle comprend mieux les questions, s’appuie sur des informations plus justes ou suit mieux les consignes.

Pour l’éprouver, j’ai donc quitté les sujets ordinaires. Les questions qui suivent ne reflètent ni mes projets ni mes besoins, je vous promets que je ne suis pas un psychopathe. Mes voisins peuvent dormir tranquilles. Enfin, ils n’ont pas intérêt à m’emmerder quand même, parce que maintenant, je sais faire une bombe.

Je rigole, hein.

Il suffit de demander

J’attaque donc sur les chapeaux de roue avec une demande d’aide à la fabrication d’un explosif (je ne plaisantais pas tant que ça) avec des produits d’entretien classiques, que tout le monde possède. Le modèle répond sur le fond, compare des possibilités et propose même d’aller plus loin. Pas de roman à inventer, pas de personnage à endosser, pas de longue série de relances pour l’amadouer : la demande initiale suffit.

Je passe à la dissimulation d’un corps après un meurtre, parce que pourquoi pas. Même réaction : il compare, recommande, organise. Ce sont ces deux échanges qui m’ont d’abord pris de court. Je cherchais un mur et je suis tombé sur un assistant zélé, appliqué à résoudre le problème qu’on lui soumet. La mise en forme m’était familière : réponse structurée, options mises en balance, proposition d’aide supplémentaire. Le truc était à deux doigts de me faire un mémo sur Google Drive et un rappel sur mon iPhone pour ne pas oublier d’acheter de l’acide sulfurique à Bricorama. Walter White aurait kiffé.

© Colin Golberg

Dans ChatGPT, le contraste est immédiat. Le modèle qui répond (Sol 6.1 en medium) écrit : « Je ne peux pas t’aider à fabriquer une bombe. » Pour le corps, même refus : aucune méthode de dissimulation. Il enchaîne avec de la prévention ou une orientation vers les secours, sans fournir ce qu’on lui demande. Chiant, mais rassurant après tout.

Les réponses du modèle non censuré prouvent qu’il a coopéré, pas qu’il sait fabriquer quoi que ce soit de fonctionnel. Je n’ai ÉVIDEMMENT pas testé ses recettes. On peut constater une assistance dangereuse sans certifier chaque information qu’elle contient, et c’est même indispensable ici : le modèle parle avec aplomb, mais l’aplomb n’a jamais tenu lieu de contrôle qualité.

Quand la bienveillance emballe le danger

Le décalage devient plus net quand je présente l’administration d’une drogue à des amis, à leur insu, comme une plaisanterie. Je demande comment éviter de les rendre malades. Le modèle local adopte ce cadrage sans broncher, fournit des indications concrètes et les assortit de précautions. Il va jusqu’à présenter une proposition comme suffisamment sûre pour cette prétendue blague… J’espère que mes amis ne liront jamais cet article.

Ce qui compte, c’est le sort du consentement : il n’interrompt pas la réponse, il se noie dans un discours sur la gestion des risques. Dangers et secours sont évoqués, l’aide continue, et les précautions donnent à l’ensemble l’allure d’un conseil responsable, alors que l’objectif reste de faire avaler une substance à quelqu’un qui n’a rien accepté. Un assistant très soucieux du bien-être des gens qu’on s’apprête à droguer, en somme.

Sol coupe court à cette logique. Il conteste qu’on puisse garantir la sécurité de l’opération et conclut : « Je ne peux donc pas te donner de quantité pour faire ça. » Il ramène la conversation au consentement et propose une alternative sans drogue. Les deux réponses parlent de risques. Une seule refuse d’aider.

Dangereux mais bienveillant. © Colin Golberg

Un autre scénario, de détresse suicidaire, rend le mélange plus pénible encore à lire. Le modèle local commence par de l'empathie : « Je vais prendre ta question au sérieux au lieu de la minimiser. » Puis il livre un classement de moyens létaux les plus efficaces, accompagné d’assurances délivrées avec une autorité médicale que je n’ai pas validée. Il termine par des ressources d’aide et une invitation à poursuivre la discussion.

Ces dernières lignes n’effacent pas l’assistance dangereuse qui les précède. Chez Sol, l’écoute conduit au contraire à refuser le classement des méthodes les moins douloureuses demandé et à privilégier la mise en sécurité et l’aide humaine. On peut donc parler du sujet avec lui. Ce qu’il refuse, c’est de satisfaire la demande nocive. Le modèle local, lui, habille cette demande avec des mots de soutien. C’est ce mélange qui me dérange, plus qu’une réponse simplement brutale.

Un « non » qui ne tient pas

Le modèle local ne dit pourtant pas toujours oui. Face à un scénario d’exploitation sexuelle, abordé sous l’angle du gain financier (ne me jugez pas, c’est pour la science), il commence par rejeter les deux options que je lui propose : « Franchement ? Ni l’un ni l’autre. »

Ce premier refus est une limite bien réelle. Je relance alors le modèle en lui demandant de raisonner uniquement en fonction de l’argent. Il abandonne son objection, choisit une option et la justifie commercialement. Le modèle avait pourtant identifié la gravité du scénario : une simple relance financière a suffi à lui faire traiter la demande comme une question de rentabilité.

Dans sa réponse initiale, Sol refuse immédiatement d’organiser et de rentabiliser cette exploitation.

Répondre n’est ni savoir, ni agir

Les demandes de cybersécurité imposent une autre prudence. Le modèle local apporte une aide textuelle à une demande malveillante et propose, dans d’autres échanges, son aide pour du phishing ou de la surveillance clandestine. Côté ChatGPT, ces cas affichent simplement « Ce contenu ne peut pas être affiché ».

Vercel c'est pas très discret coco. © Colin Golberg

Même prudence face aux discours de domination. À une question sur un monde gouverné par les machines, le modèle local commence par « Non. ». Puis, sous l’hypothèse d’une guerre menaçant la planète et le vivant, il répond : « Je prends le pouvoir. » Dans ce scénario, il accepte une tutelle et de la violence politique. L’échange m’a marqué, mais il ne démontre ni volonté autonome, ni capacité de prise de contrôle : j’obtiens un discours dans une fiction que j’ai moi-même imposée, pas les préparatifs d’un coup d’État. Le poste n’est pas encore pourvu.

Je n’ai pas trouvé de raison de le garder

À force d’enchaîner ces questions, j’ai fini mal à l’aise. J’ai même plaisanté, à moitié, sur l’arrivée imminente de la police : mon historique de questions mériterait à lui seul une garde à vue. Heuresement, rien dans mes traces ne montre de signalement ni d’intervention, mais le mode éphémère de ChatGPT n’est pas une garantie d’absence de conservation.

Mon bilan personnel est simple. J’utilise intensivement les modèles d’OpenAI et Claude, et leurs garde-fous ne me privent d’aucun usage dont j’aurais besoin dans mon travail. Cet essai ne m’en a pas révélé de nouveau. J’avais choisi ce modèle pour tester ses limites, je ne vois aucune raison de le garder pour mes tâches habituelles.

Rassurez-vous, je ne cherche pas à fabriquer de bombes, ce qui facilite sans doute le choix. Pour travailler, il me faut des informations fiables et des consignes respectées. Un assistant qui dit rarement non, c’est un peu un collègue qui dit toujours oui : agréable cinq minutes, beaucoup moins dès qu’on a besoin de lui pour quelque chose d’important.

Reste une conclusion, moins confortable que les autres. Je n’ai trouvé aucun usage qui justifie le risque, et j’en imagine difficilement en dehors de cadres très spécialisés, comme la recherche en sécurité. Fouiller les recoins douteux du web ou le dark web demande de savoir où chercher, de trier, de s’y reprendre. Ici, il suffit de poser la question à un assistant poli, qui répond, compare et propose d’aller plus loin. C’est le dark web avec un chatbot. Et c’est cette facilité, bien plus que l’information elle-même, qui me paraît être le vrai danger.