A-t-on encore besoin d'une nouvelle messagerie ? Pour Mozilla, il y a sans doute une place à prendre et Thundermail est actuellement en version alpha. Ryan Sipes, PDG de MZLA Technologies, a répondu à nos questions sur les choix stratégiques et techniques de ce service.

Mozilla Thundermail : "un équilibre entre confidentialité totale sans confort, et confort total sans confidentialité" - Interview
Mozilla Thundermail : "un équilibre entre confidentialité totale sans confort, et confort total sans confidentialité" - Interview

Ryan Sipes dirige MZLA Technologies, la filiale de Mozilla derrière Thunderbird, depuis 2017, d'abord comme directeur produit puis désormais comme PDG. Souvenez-vous, en 2012, personne ne donnait vraiment cher de Thunderbird. Mais lui était là pour le redresser. D'ailleurs, il a aussi mené son arrivée sur mobile avec le développeur de K-9 Mail. Ryan travaille dorénavant sur le développement de services et notamment la messagerie Thundermail que nous avons récemment prise en main. Il explique les choix et les compromis qui ont été faits et le positionnement de la fondation face aux concurrents.

Ryan Sipes - PDG MZLA Technologies

Vous aviez d'abord annoncé une offre baptisée Thunderbird Pro, puis vous n'avez finalement conservé que le nom Thundermail. Qu'est-ce qu'il s'est passé au juste ?

Ryan Sipes : Lorsque nous avons annoncé Thunderbird Pro, un abonnement regroupant Thundermail, Appointment pour la planification et Send pour les pièces jointes volumineuses, la communauté nous a très vite fait comprendre deux choses.

D'abord, l'enthousiasme portait presque exclusivement sur le service de messagerie. Les utilisateurs ont perçu Appointment et Send comme des ajouts utiles à ce service, plutôt que comme des produits séparés.

Ensuite, le mot "Pro" a inquiété. Certains pensaient que l'application de bureau allait basculer vers un modèle payant, ce qui n'est pas le cas. Thunderbird reste gratuit et open source, sur ordinateur comme sur mobile.

Cette réaction en dit long sur la manière dont cette communauté s'implique. Elle a lu le nom d'un produit comme une déclaration d'intention, et n'a pas hésité à nous le faire savoir. Au final, renommer le service Thundermail correspond mieux aux attentes, et cela sépare clairement le service payant des applications de bureau et mobile.

Le marché de la messagerie axée sur la confidentialité compte déjà Proton Mail, Tuta et Mailbox.org. Où se situe Thundermail par rapport à ces acteurs établis, et à qui s'adresse-t-il en priorité ?

R.S : Thundermail se positionne différemment, car il est conçu pour fonctionner avec les protocoles de messagerie standards. Vous n'êtes donc pas enfermé dans nos propres applications pour l'utiliser. C'est un vrai compromis. D'autres solutions obtiennent un chiffrement fort par défaut en contrôlant l'ensemble de la chaîne technique, alors que nous privilégions l'interopérabilité, car nous pensons que chacun doit pouvoir faire entrer et sortir librement ses e-mails, et utiliser le client de son choix. Au final, cette approche donne plus de contrôle à l'utilisateur sur son expérience.

Thundermail s'adresse à quiconque veut que l'e-mail reste de l'e-mail, et non une plateforme publicitaire ou une mine de données pour les géants du numérique. Ce qui nous distingue de certaines autres options du marché, c'est que nous embarquons notre communauté dans cette aventure, en prenant ses retours au sérieux et en continuant à faire évoluer Thundermail selon ses besoins, comme nous le faisons avec Thunderbird depuis plus de vingt ans.

Stalwart propose un chiffrement au repos via OpenPGP ou S/MIME, mais cela suppose que l'utilisateur importe sa propre clé. Thundermail prévoit-il de simplifier la gestion des clés pour offrir une expérience aussi fluide que le chiffrement "zero-access" de Proton ou de Tuta ?

R.S : Comme nous construisons à la fois un client et un service, nous avons l'opportunité de rendre cela très fluide pour l'utilisateur. Nous pouvons générer les clés directement là où l'utilisateur les utilisera, activer le chiffrement au repos de Stalwart et, s'il le souhaite, publier ses clés via WKD. Nous travaillons aussi sur un système de niveaux de confiance pour la version bureau, qui laissera à l'utilisateur le choix de son mode de communication selon ses besoins en matière de confidentialité. Cela nous permet de trouver un équilibre entre confidentialité totale sans confort, et confort total sans confidentialité.

Notre objectif est que les utilisateurs de Thundermail puissent communiquer de manière privée avec des utilisateurs d'autres fournisseurs axés sur la confidentialité, comme Proton ou Tuta, sans avoir à multiplier les étapes. Dans le même temps, nous voulons éviter que les utilisateurs se retrouvent dans une situation où ils ne peuvent plus accéder à leurs e-mails, car le mécanisme de chiffrement fait reposer sur eux la responsabilité de conserver leurs clés en lieu sûr et accessible. C'est un point sur lequel nous continuerons à travailler avec notre communauté pour trouver le bon équilibre.

Stalwart : un serveur de messagerie open source sur lequel repose l'infrastructure de Thundermail, en charge notamment du stockage et du chiffrement des e-mails.

OpenPGP : une norme de chiffrement de bout en bout qui s'appuie sur une paire de clés, publique et privée, générée et conservée par l'utilisateur lui-même.

S/MIME : un protocole de chiffrement et de signature des e-mails qui repose sur des certificats délivrés par une autorité de certification, plutôt que sur des clés générées librement par l'utilisateur.

L'audit mené avec les cabinets OSTIF et 7ASecurity a couvert Send et une partie de l'infrastructure partagée. Qu'en avez-vous retenu ? Un audit dédié de Thundermail lui-même est-il prévu avant la fin de la bêta ?

R.S : L'audit avec OSTIF a posé les bases d'un produit plus sûr. Il portait initialement sur Send, notre principale préoccupation concernant les fichiers privés chiffrés de bout en bout, mais comme vous le mentionnez, il a aussi couvert une partie de l'infrastructure partagée. Cela a permis d'améliorer d'autres aspects de notre offre et a généré du travail de suivi pour continuer à renforcer la sécurité de Thundermail.

Nous comptons poursuivre des audits réguliers sur différentes parties de notre infrastructure et de notre code. Le prochain pourrait débuter plus tard cette année et se poursuivre jusqu'au début de l'année prochaine, cette fois avec un accent plus marqué sur le code et l'infrastructure liés aux comptes et à la délivrabilité des e-mails.

Vos serveurs sont hébergés en Allemagne pour respecter le RGPD, mais MZLA Technologies reste une entité basée aux États-Unis. Comment conciliez-vous cet hébergement européen avec le statut juridique de la maison mère, et quelles garanties pouvez-vous donner aux utilisateurs européens sur ce point, alors que la souveraineté est devenue un sujet très présent chez nous ?

R.S : Malheureusement, tant que nous restons une entité basée aux États-Unis, nous sommes soumis au droit américain. Héberger nos serveurs en Europe les place sous le régime du RGPD, mais cela ne nous exempte pas de respecter la loi américaine. Nous explorons activement des moyens de rendre les données que nous hébergeons plus privées et plus souveraines.

En attendant, Thunderbird souhaite augmenter la part des e-mails chiffrés de bout en bout et, comme évoqué plus haut, développer des fonctionnalités axées sur la confidentialité, tant côté client que côté service, pour rendre cela plus simple pour l'utilisateur.

DNSSEC et DANE viennent tout juste d'être ajoutés à la feuille de route, à la demande de la communauté. Quel est le calendrier de déploiement ?

R.S : C'est un chantier que nous visons pour le quatrième trimestre. C'est plutôt simple sur le principe, mais cela demande beaucoup de tests pour ne pas perturber les utilisateurs existants, et nous avons aussi quelques autres projets à finaliser avant. Nous espérons pouvoir livrer cela avant la fin de l'année.

DNSSEC : une extension du protocole DNS qui garantit l'authenticité des réponses reçues, afin d'empêcher qu'un serveur malveillant ne redirige un utilisateur vers un site ou un serveur de messagerie usurpé.

DANE : un mécanisme qui s'appuie sur DNSSEC pour publier et vérifier les certificats de chiffrement d'un serveur, renforçant ainsi la sécurité des connexions e-mail.

Pourquoi avoir construit Thundermail autour de JMAP plutôt que de s'appuyer uniquement sur IMAP, et qu'est-ce que cela change concrètement pour l'utilisateur final, en particulier sur mobile ?

R.S : Le choix entre JMAP et IMAP est avant tout une question de protocole, dont l'effet visible pour l'utilisateur reste limité. JMAP présente plusieurs avantages par rapport à IMAP en matière d'efficacité réseau, de notifications push et d'autres aspects architecturaux. IMAP a reçu de nombreuses extensions au fil des décennies pour compenser ces manques, mais JMAP les intègre nativement. Si nous avons choisi un serveur résolument tourné vers les standards comme Stalwart, c'est pour pouvoir écrire notre nouveau code, par exemple pour le webmail, en pensant à l'avenir plutôt qu'en rattrapant des choix de conception vieux de plusieurs années. Nous obtenons ainsi une implémentation propre, tout en contribuant à une implémentation cliente qui permet de valider en pratique les standards en cours de développement.

JMAP : protocole de messagerie moderne pensé pour remplacer IMAP, plus efficace en matière de synchronisation, de notifications push et d'échanges réseau.

Thundermail est payant, mais en même temps le webmail est open source. Chacun peut donc l'installer sur son serveur gratuitement?

R.S : La version alpha du webmail est déjà disponible pour tous nos utilisateurs Early Bird. Elle propose déjà la plupart des fonctionnalités qu'on attend d'un client de messagerie, mais nous avons prévu des fonctionnalités plus avancées. Le webmail fait partie de l'abonnement Thundermail, mais comme les autres composants, il est open source, ce qui signifie que n'importe qui peut le récupérer et l'utiliser de son côté, indépendamment de notre service. Cela signifie aussi que chacun peut le modifier et contribuer à son développement pour répondre à ses propres besoins.

Le calendrier et les contacts font partie de l'architecture sous-jacente de Thundermail. Prévoyez-vous de les proposer sous forme d'applications autonomes avec un support CardDAV / CalDAV complet, ou resteront-ils liés à la messagerie ?

R.S : Thundermail offre une compatibilité complète avec CalDAV et CardDAV pour n'importe quel client. Thunderbird sur ordinateur restera une application combinée couvrant de nombreux aspects de la productivité au quotidien. Nous allons d'ailleurs renforcer l'intégration entre la messagerie, les contacts et le calendrier dans un futur proche.

Ce sera aussi le cas sur Android et iOS, où nous proposerons des fonctionnalités de calendrier et de contacts intégrées directement dans les applications Thunderbird. Nous travaillons à offrir sur ces plateformes une expérience étroitement intégrée entre ces fonctionnalités et le système d'exploitation, pour un résultat encore meilleur que les applications proposées par défaut sur ces appareils, tout en garantissant plus de confidentialité et de contrôle.

Bien entendu, il n'est pas nécessaire d'utiliser la messagerie pour profiter des fonctionnalités de calendrier ou de contacts de ces applications. Notre objectif final est de permettre aux données de circuler naturellement d'un e-mail vers une invitation de calendrier, puis vers une tâche, le tout relié aux contacts avec lesquels vous interagissez. Cette fluidité entre les différentes briques de Thunderbird existe déjà sur ordinateur, mais il était plus que temps de la perfectionner et de l'apporter sur mobile.

CalDAV : un protocole standard qui permet de synchroniser un calendrier entre plusieurs appareils et applications, quel que soit le fournisseur utilisé.

CardDAV : un protocole standard équivalent pour les carnets de contacts, qui permet de les synchroniser et de les partager entre différents clients.

Prévoyez-vous des outils de migration automatisés pour les e-mails, les contacts et le calendrier depuis Gmail ou Outlook, ou le passage à Thundermail reposera-t-il pour l'instant sur une configuration manuelle ?

R.S : Oui, absolument. C'est une fonctionnalité très demandée par la communauté, et elle s'inscrit parfaitement dans notre objectif de faire de Thundermail la messagerie principale de nos utilisateurs. Comme nous fonctionnons avec une liste d'attente qui nécessite une adresse e-mail pour s'inscrire, tous nos utilisateurs viennent forcément d'une boîte de réception existante. Nous voulons leur permettre de transférer leurs données aussi facilement que possible. Par ailleurs, il est dans notre intérêt de donner aux utilisateurs l'opportunité de quitter des fournisseurs comme Gmail ou Outlook.

Nous allons nous appuyer sur Vandelay, l'excellent outil développé par les mainteneurs de Stalwart, pour rendre le transfert des données aussi fluide que possible. Nous comptons inclure les e-mails, les contacts et les données de calendrier dans cette migration.

Ce chantier débutera plus tard cette année.

Le prix Early Bird a été ajusté depuis l'annonce initiale. Quels critères ont guidé cette nouvelle tarification, et à quoi ressemblera la structure des offres une fois Thundermail sorti de bêta ?

R.S : C'est une autre décision guidée par les premiers retours de notre communauté et de nos abonnés en liste d'attente. Nous étions partis sur une offre plus haut de gamme avec davantage de stockage, mais nous l'avons ajustée en fonction de ce que recherchaient le plus les utilisateurs. Durant la phase bêta, nous ciblons les utilisateurs prêts à nous suivre dans cette aventure, à s'engager sur un abonnement annuel et à nous aider à façonner ce que deviendra Thundermail.

D'autres formules d'abonnement arriveront une fois la période Early Bird terminée, mais nous travaillons encore à définir à quoi elles ressembleront. La phase bêta nous aidera aussi à comprendre comment les utilisateurs interagissent avec leurs e-mails, et quelles options de personnalisation leur sont le plus utiles. Nous explorons plusieurs pistes, comme une tarification mensuelle, des formules familiales ou en équipe, ou encore des paliers de stockage plus élevés pour les gros utilisateurs. Une liste d'idées intéressantes est d'ailleurs disponible sur ideas.tb.pro/p/additional-pricing-tiers.

Certains forks, comme Betterbird, ont choisi de ne pas activer Thundermail par défaut pour leurs utilisateurs. Comment percevez-vous ce type de diversité au sein de l'écosystème Thunderbird, et quel rôle Thundermail est-il appelé à jouer dans le financement du projet sur le long terme ?

R.S : La beauté des standards ouverts, c'est que quel que soit le client choisi, les utilisateurs peuvent tout de même profiter de Thundermail. Nous proposons des guides pour l'utiliser avec différents clients, et la plupart d'entre eux permettent une forme d'autoconfiguration. Le mécanisme que nous utilisons pour activer les fonctionnalités Thundermail dans Thunderbird repose sur l'écosystème des extensions, ce qui explique qu'il ne soit pas automatiquement disponible dans les forks. Nous sommes tout à fait disposés à travailler avec les développeurs de ces forks pour y intégrer les fonctionnalités de Thundermail s'ils le souhaitent.

Une autre grande raison pour laquelle nous construisons Thundermail est d'explorer de nouvelles manières de financer le développement du projet. Nous sommes reconnaissants envers nos utilisateurs pour le soutien qu'ils nous apportent via leurs contributions financières, mais nous aimerions aussi leur rendre une partie de cette valeur à travers des services comme Thundermail. À mesure que la base d'utilisateurs de Thundermail grandira, nous espérons que les revenus générés permettront de financer des développements supplémentaires pour Thunderbird sur ordinateur et nos autres produits gratuits.

Enfin, envisagez-vous déjà des services complémentaires, comme une alternative à WhatsApp ou Signal ?

R.S : La messagerie instantanée est un domaine qui nous intéresse naturellement, et de nombreux utilisateurs comme développeurs du projet ont exprimé leur intérêt pour quelque chose qui s'apparenterait à Signal, rattaché à une adresse Thundermail, probablement en s'appuyant sur le protocole Matrix. Cela dit, nous n'avons pas de projet concret pour le moment. Pour commencer, nous préférons nous concentrer sur Thundermail, mais nous espérons faire grandir ce que nous construisons vers un écosystème plus large, avec des produits de productivité et de communication supplémentaires que notre communauté pourra utiliser et apprécier.

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