Bill Gates veut sanctuariser certains métiers pour les préserver de la colonisation inarrêtable par l’intelligence artificielle (IA). Une proposition qui traduit des inquiétudes inhabituelles chez le cofondateur de Microsoft.

Portrait de Bill Gates. ©Alexandros Michailidis / Shutterstock
Portrait de Bill Gates. ©Alexandros Michailidis / Shutterstock

Dans un essai de plus de 6 000 mots publiés sur son site Gate Notes, le milliardaire livre sa réflexion la plus complète sur l’IA depuis ces trois dernières années. Pourtant optimiste sur les bénéfices de la technologie pour la santé, l’agriculture ou l’éducation, il adopte cette fois un ton bien plus grave. Selon lui, la transition vers l’IA s’impose comme « l’une des périodes les plus turbulentes de l’histoire humaine », et le monde n’y est pas préparé. 

Un cri d’alarme qui résonne avec la vision d’autres grands noms de la tech, à l’instar de Dario Amodei, patron d’Anthropic, ou encore de l'un des trois parrains de l’IA, Geoffrey Hinton.

La proposition de Bill Gates

Ainsi, Bill Gates appelle à réserver certains emplois aux humains, même quand une machine pourrait les occuper. Ce principe, baptisé « Human Reserved », fait écho aux réserves naturelles : des espaces où l’on pourrait construire, mais où l’on choisit de ne pas le faire car « la perte serait trop grande ». 

Deux logiques justifient, d’après lui, ce choix. Et la première est économique : certains travailleurs ne peuvent pas changer de métier du jour au lendemain. L’homme d’affaires prend l’exemple d’un ouvrier du bâtiment de 55 ans, que l’on ne peut pas raisonnablement rediriger vers l’aide à domicile pour personnes âgées. 

La seconde relève de l’éthique. Gates évoque, par exemple, les soignants qui ont accompagné son père, mort de la maladie d’Alzheimer en 2020. « Il y avait, dans les soins qu’ils lui ont prodigués, quelque chose de profondément humain, qu’aucune machine n’aurait pu ou dû reproduire », écrit-il. Concrètement, rien n’empêcherait techniquement une IA d’annoncer à un patient qu’il est atteint d’une maladie incurable, mais elle ne devrait pas le faire.

Malgré tout, Gates admet ne pas avoir toutes les réponses : qui décide de ce qui doit être « réservé aux humains » ? Selon quels critères ? Et comment empêcher les entreprises de contourner la règle ? Il évoque un processus démocratique associant élus, éducateurs et représentants syndicaux pour y réfléchir. 

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Taxer l’IA et les robots

Mais ce n’est pas tout. Le milliardaire relance une idée qu’il défend depuis plusieurs années déjà : la mise en place d’une taxe sur les IA et les robots. Car aujourd’hui, un employeur paie des charges sociales sur le salaire d’un employé, mais peut amortir immédiatement l’achat d’un robot comme une simple dépense d’entreprise. « Le système fiscal pousse à remplacer les humains par des machines », résume-t-il.

Une taxe permettrait, toujours selon lui, de ralentir ce mouvement et de financer la reconversion des travailleurs concernés. D'ailleurs, Elon Musk a lui-même plusieurs fois évoqué une taxe similaire afin de financer un revenu universel.

Pour sa part, Bill Gates liste d’autres risques qu’il juge sous-estimés. Il s’inquiète notamment de l’effet de l’IA sur l’esprit critique des jeunes générations, de la dépendance affective aux compagnons IA, ainsi que de la multiplication des cyberattaques et la menace bioterroriste

Il appelle, dans ce contexte, à la création d’un international dédié à la technologie, comparable à la réorganisation des institutions américaines après les attentats du 11 septembre. Un projet indispensable, mais dont il reconnaît la difficulté : « Ce sujet est monumental ». 

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Que recouvre exactement le concept « Human Reserved » appliqué aux métiers face à l’IA ?

« Human Reserved » désigne l’idée de réserver certains rôles professionnels à des humains, même si des systèmes automatisés seraient capables de les assurer techniquement. Ce n’est pas une limitation “technique” de l’IA, mais un choix de société comparable à une zone protégée : on pourrait exploiter, mais on décide de ne pas le faire. L’objectif est d’encadrer l’automatisation en fixant des frontières explicites là où la perte sociale ou humaine est jugée trop importante. Pour être applicable, le concept suppose une définition claire des tâches concernées et des mécanismes de contrôle (audit, obligations d’usage, sanctions), sinon il reste symbolique.

Comment une « taxe sur les robots et l’IA » fonctionnerait-elle dans un système fiscal conçu pour le travail humain ?

L’idée part d’un déséquilibre courant : un salarié déclenche des cotisations sociales, tandis qu’un investissement en automatisation peut être amorti comptablement, ce qui réduit l’impôt et incite au remplacement. Une taxe sur l’IA/les robots viserait à internaliser une partie du coût social de l’automatisation (pertes d’emplois, transition des compétences) en recréant une contribution comparable à celle liée au travail. Concrètement, elle pourrait prendre la forme d’une surtaxe sur certains équipements/logiciels, d’une contribution basée sur les gains de productivité, ou d’un prélèvement lié au nombre de postes substitués. La difficulté est de définir ce qui relève réellement de “l’IA” (un simple logiciel, un robot industriel, un modèle génératif) et d’éviter les effets d’aubaine ou le contournement via l’externalisation.

Pourquoi la création d’un organisme international dédié à l’IA pose des problèmes de gouvernance et de contrôle ?

Un cadre international sur l’IA vise à coordonner des règles communes sur la sécurité, la cybersécurité, les usages sensibles et la responsabilité, car les modèles et services circulent au-delà des frontières. Le principal défi est la gouvernance : qui fixe les standards, avec quelle légitimité démocratique, et comment arbitrer entre innovation, sécurité et souveraineté. Vient ensuite la vérification : auditer des systèmes complexes (données d’entraînement, capacités, vulnérabilités) exige des méthodes partagées, des accès techniques, et parfois des informations confidentielles. Enfin, sans mécanismes d’application (sanctions, restrictions d’export, obligations de conformité), un accord risque de rester non contraignant, surtout dans un contexte de compétition technologique entre États.